mercredi 18 octobre 2017

Jusqu’où ce voyage vers la lumière conduira-t-il Saskia Weyts?

Grâce à toi Saskia Weyts

C'est une grande joie pour moi d'annoncer et de présenter ici l'exposition de Saskia Weyts au Museu José Malhoa à Caldas da Rainha, au Portugal. Si Saskia est mon épouse, ma soeur, mon amie, et mon artiste préférée elle est aussi le soutien majeur de toutes les actions et expositions du groupe Grâce depuis sa fondation. Cette exposition dans une vaste salle muséale lui permet de présenter une rétrospective  du travail qu'elle a réalisé au Portugal depuis 2012, un pays fervent où elle a retrouvé un compagnon phénoménal qui a marqué son enfance : le vaste Océan !





A la recherche d’une maison au Portugal, Saskia Weyts la trouve en 2012 sur les hauteurs de Sobral da Lagoa, un village agricole proche de Obidos. Face à cette maison, deux rivières ont peint avec de l’eau, du vent et du temps d’immenses tableaux vivants, de vastes paysages changeants, tour à tour éclaboussés de la lumière solaire et des ombres des nuages passant. De son atelier, l’oeil et l’esprit peuvent s’envoler sur les chemins, les champs et les bois pour atteindre au loin la lagune d’Obidos et au delà, à perte de vue, le vaste Océan et le ciel infini où naissent les nuées. C’est en ce lieu béni qu’a commencé pour Saskia Weyts un nouveau voyage dans la peinture, vers ce qu’elle nommera le cosmos intérieur. 





Première étape de ce voyage: l’habitation du lieu 
Quiconque observe, attentivement, pour le peindre, un paysage, un océan, un ciel, un visage, un caillou ou une fleur, en vient à admettre avec Cézanne qu’il lui est impossible de peindre tel quel et en vérité ce qu’il voit devant lui. Ce que l’on peut tenter de peindre, de traduire en peinture, c’est seulement ce qui est vécu et ressenti dans l’observation attentive de ce qui nous apparait ; à savoir le phénomène. Saskia, comme les peintres et poètes véritables, est, selon la formule de Gaston Bachelard, une phénoménologue née, qui habite et travaille désormais à Sobral da Lagoa quelques mois par an. Là, elle se met également à habiter le paysage inépuisable qui s’offre à elle. Elle rencontre ses voisines portugaises et commence à parler leur langue. Chaque jour elle descend dans la vallée, la traverse jusqu’à la lagune, qui est comme un passage en douceur vers l’Océan, si puissant, si fascinant. Elle observe, elle explore, elle touche, elle sent, elle s’émerveille et se nourrit. Et un jour, modestement, elle se met à dessiner et à peindre des fragments de ce grand tout. C’est ainsi que le paysage peu à peu se peint en elle. 

Un jour, sur la plage de Foz do Arelho, à l’embouchure de la lagune, elle trouve une coquille d’huitre à fleur d’eau. Et plus loin une deuxième et bien vite une dizaine d’autres qu’elle emmène là haut à l’atelier pour les observer de près et réaliser que ces minuscules lieux d’habitation de la vie la plus élémentaire sont comme des lagunes en miniature, des microcosmes semblables au macrocosme environnant. Chacune de ces coquilles est faite de fines strates de calcaire exactement comme ces montagnes et ces falaises titanesques qui contiennent la lagune et la puissance océanique. Poursuivant ses observations et ses recherches, Saskia découvre dans le sol de la lagune de véritables mines de coquilles anciennes ; elle réalise que ces coquilles se sont accumulées ici depuis des millions d’années et forment en profondeur le sol de la lagune et de toute la vallée. Elle se met alors non plus à dessiner et à peindre les paysages de la vallée, de la lagune ou de l’océan, mais ces paysages miniatures extraordinairement variés qu’elle découvre dans ces vénérables habitations microcosmiques dans lesquels le regard peut tout autant voyager, se perdre et s’émerveiller. Elle peint ces coquilles à taille réelle sur de larges fonds blancs qui forment comme une aura autour de ces créatures minérales, mettant en lumière leurs reliefs étonnants tout en invitant le regardeur à s’approcher pour y pénétrer et y séjourner un moment. 




Deuxième étape: l’habitation de la peinture 
La peinture est une phénoménologie pour autant que sa pratique vise la chose elle-même, aille droit au phénomène, à son être propre, pour décrire ce qui apparaît là devant, mais non pas avec des mots comme en philosophie, mais ici avec de la peinture, des formes, des matières, des couleurs, porteuses d’émotions. Il s’agit toujours d’une rencontre en personne avec ce qui se montre, ce qui accueille, ce que l’esprit vient habiter, connaître et incorporer. La première étape du travail avait permis à Saskia d’incorporer la force particulière qui forme une coquille d’huitre bi-faces selon une loi immémoriale propre à cette espèce de mollusque. Et cette force n’est autre que celle de la vie qui habite cette créature, la force vitale qui construit autour d’elle l’habitation où elle vit et se reproduit en sécurité dans un milieu redoutable. Ce geste humble, en son principe, est semblable aux forces qui forment toutes les formes en ce monde et au delà de lui selon leurs nécessités propres. Ainsi en est-il de la lagune, de l’océan, des montagnes, des falaises, des paysages, du ciel et des nuages, ainsi en est-il des planètes, des galaxies, des étoiles, ainsi en est-il des carrés, des cercles, des triangles, des lignes et des courbes, comme de tous les corps vivants sur cette Terre. Saskia sait ainsi que le tableau est un lieu d’habitation pour le regard, un lieu d’hospitalité et de voyage pour l’esprit vivant qui s’y cherche et s’y trouve. 
Dans cette étape de sa création, elle cherche à former ses peintures selon ce geste vivant qui forme depuis des millions d’années les coquilles d’huitres sans jamais pour tant créer deux coquilles identiques. Les peintures de cette série sont ainsi faites de gestes rapides et précis qui transposent l’acte de création naturelle en un acte de création picturale. A l’aide de spatules de sa fabrication, la peintre pose sur le papier ou sur la toile brute ou blanche, des couleurs en épaisseur et en strates serrées, selon cette nécessité vitale qui lentement forme autour du mollusque son habitation. Mais ici le temps de cet acte est réduit à l’extrême et se déploie dans espace pictural bien plus grand que nature, ce qui donne à ces peintures une force considérable qui semble animer les couleurs et les matières. Les tableaux de cette série deviennent des grottes, des ravins, des lagunes, des montagnes, des continents en formation que l’esprit humain peut désormais habiter. 



Troisième étape du voyage: l’habitation de l’immensité 
Au terme de ces deux premières étapes, qui ont donné depuis 2012 deux séries impressionnantes, Saskia Weyts désirait revenir  au paysage océanique qu’elle trouvait de prime abord trop vaste pour être peint. Forte de son expérience, elle va peindre ces paysages comme elle a peint ses coquillages : comme des miniatures. Si l’oeil est capable de contenir l’immensité d’un ciel étoilé, si une flaque d’eau peut réfléchir le soleil et une coquille d’huitre un océan, c’est que l’infiniment grand habite l’infiniment petit, c’est que l’esprit voit et va où il veut. Ces paysages d’océan et de falaises colossales seront donc d’autant mieux donnés à voir qu’ils seront contenus dans les limites d’une humble demeure: une coquille. Ces miniatures constituent une troisième série de peintures commencée au Portugal en 2015. 



Quatrième étape du voyage: l’habitation de la lumière 
La lumière est un mystère : on ne voit pas la lumière, on ne voit que ses réceptacles. Comme la Vie, la lumière est invisible et rend visible et vivant tout sur cette Terre. Les couleurs par exemple qu’elle révèle en traversant la matière, en pénétrant notre oeil et en touchant notre esprit. Cette quatrième série de peinture, commencée en 2016, cherche à saisir la lumière extraordinairement puissante en ces lieux où elle pénètre tout : l’eau, l’air et la terre sans cesse mêlés et habités par cette lumière qui transparaît et irradie de l’intérieur de toutes choses, comme elle le fait d’ailleurs dans les peintures de Patinir dont chaque objet et chaque créature semblent habités par une lumière propre. Cette série se développe souvent sur de plus grands formats, non plus en épaisseur, mais en transparences ; la couleur, qui est lumière, pénétrant le papier en profondeur comme elle pénètre en ces lieux l’eau et l’air, les feuilles et les fleurs... Jusqu’où ce voyage vers la lumière conduira-t-il Saskia Weyts, sinon vers celle de la Vie qui illumine son cosmos intérieur. 

Exposition au Museu José Malhoa à Caldas da Rainha Portugal  du 26 octobre au 3 décembre

Illustrations : Images des tableaux de Saskia Weyts - Rappel les images ne sont pas des tableaux et inversement.

Texte : Robert Empain






jeudi 12 octobre 2017

Mais l’amour que nous portons c’est ce qui refait de l’homme un homme.


Grâce à toi Karl Marx
Alors, qu'avec le centenaire de la Révolution d'octobre en Russie, sort le film quelque peu poussiéreux intitulé Le jeune Karl Marx et que France Culture et Les Chemins de la philosophie consacrent une semaine d’émissions à Marx et au marxisme en omettant de parler du livre essentiel que Michel Henry consacra à ce philosophe majeur, si peu lu et si mal lu, il me faut rappeler ce que Michel Henry a dit de la pensée de Marx et qu’il développa dans une somme de mille pages : “ L'intelligence de la pensée de Marx suppose la mise hors jeu du marxisme. Le marxisme s'est constitué en doctrine achevée et officielle en l'absence de toute connaissance des écrits philosophiques fondamentaux de Marx, et notamment de L'idéologie allemande, publié en 1932. Reposant sur des textes qui ne portent pas leur principe d'intelligibilité en eux-mêmes, il s'est, de plus, voulu en accord avec l'objectivisme moderne.”  Ce qu’il faut encore rappeler c’est que Michel Henry dévoile l'intuition fondatrice de Marx, à savoir la subjectivité corporelle de l'individu vivant, qui définit à la fois son existence et sa condition de travailleur.  Une phénoménologie de la vie concrète constitue identiquement chez Marx la mise à nu de tout le système économique et le principe unique de son explication : la philosophie de la réalité porte en elle la philosophie de l'économie. La valeur est produite exclusivement par le travail vivant. Le destin du capital est donc celui de la praxis subjective de l'individu. Dès qu'il s'en sépare – et le progrès technologique inaugure l'ère de cette séparation – la valorisation et le capitalisme ne sont plus possibles. Et si il fallait se persuader que Karl Marx avait un coeur et qu’il était mû par ce coeur porté par l’amour, un coeur capable de connaître, c’est-à-dire d’éprouver que l’amour, bien plus que toutes les soulèvements et les révolutions extérieures, peut faire naître en chaque homme l’homme nouveau, l’homme révolutionné par l’amour et la vie, on lira cette lettre admirable qu’il écrivit à sa femme le premier jour de l’été 1856...


Lettre de Karl Marx à sa femme Jenny 

21 juin 1856
Mon cœur chéri,
Je t’écris de nouveau, parce que je suis seul et parce que cela me gêne d’être toujours en train de dialoguer avec toi dans ma tête, sans que tu en saches ou en entendes quoi que ce soit, sans que tu puisses me répondre. Aussi mauvais soit-il, ton portrait me rend les meilleurs services, et je comprends maintenant comment les « vierges noires », les plus infâmes portraits de la mère de Dieu, pouvaient trouver des adorateurs indéfectibles, et même plus d’adorateurs que les portraits de qualité.
En tout cas, aucune de ces représentations de madones noires n’a jamais reçu plus de baisers, d’œillades et de témoignages d’adoration que ta photographie, qui n’est certes pas noire, mais dure, et ne reflète absolument pas ton cher visage aimable et qui appelle les baisers, ton visage dolce. Mais je corrige les rayons du soleil qui ont fait une mauvaise peinture et je trouve que mes yeux, si abîmés soient-ils par l’éclairage artificiel et le tabac, savent encore peindre non seulement en rêve, mais même à l’état de veille. Je t’ai devant moi en chair et en os, et je te porte dans mes mains, je t’embrasse de la tête aux pieds, je m’agenouille devant toi et je soupire : « Madame, je vous aime. » Et je vous aime en effet, plus que le Maure de Venise n’a jamais aimé. Le monde, faux et corrompu, conçoit tous les caractères de façon fausse et corrompue. De mes nombreux calomniateurs et des ennemis à la langue de serpent, qui m’a jamais reproché d’être appelé à jouer sur un théâtre de seconde classe un rôle de jeune premier ? Et pourtant, c’est la vérité. Si ces gredins avaient eu de l’esprit, ils auraient représenté d’un côté « les rapports de production et de circulation », de l’autre, moi à tes pieds. Look to this picture and to that – voilà ce qu’ils auraient écrit en dessous. Mais ce sont des gredins stupides, et ils le resteront, in seculum seculorum.

Une absence provisoire est une bonne chose, car quand elles sont présentes, les choses se ressemblent trop pour qu’on puisse les distinguer. Même des tours, vues de près, prennent une taille de nain, tandis que les petites affaires du quotidien, considérées de près, grandissent trop. Il n’en va pas autrement des passions.

De petites habitudes, qui en raison de la proximité prennent une forme passionnée, disparaissent, dès que leur objet immédiat est dérobé aux regards. De grandes passions, qui en raison de la proximité de leur objet reprennent leurs dimensions naturelles par l’action magique du lointain. Ainsi il en va de mon amour. Tu n’as qu’à m’être dérobée ne serait-ce que par le rêve, et je sais aussitôt que le temps n’a servi à mon amour qu’à le faire croître, comme le soleil et la pluie font grandir des plantes. Mon amour pour toi, dès que tu es éloignée, apparaît pour ce qu’il est, comme un géant en qui se concentrent toute l’énergie de mon esprit et tout le caractère de mon cœur.
Je me sens homme de nouveau, car je ressens une grande passion, et la multiplicité où nous embrouillent l’étude et la culture modernes, le scepticisme avec lequel nous dénigrons toutes les impressions subjectives et objectives, sont bien faits pour nous rendre tous petits, faibles, pleurnichards et indécis. Mais l’amour que nous portons non pas à l’homme de Feuerbach, au métabolisme de Moleschott, au prolétariat, mais à notre amour chéri, en l’occurrence à toi, c’est ce qui refait de l’homme un homme.
Tu vas sourire, mon doux cœur, et te demander comment il se fait que j’en vienne tout d’un coup à toute cette rhétorique.
Mais si je pouvais serrer contre mon cœur ton doux cœur pur, je me tairais et ne dirais pas un mot. Comme je ne peux donner de baiser de mes lèvres, il faut que j’embrasse par le langage et que je fasse des mots.


Karl 

mercredi 30 août 2017

Empêchons-le d’étendre sa main et qu’il prenne aussi de l’Arbre de Vie

Grâce à Thierry Berlanda

Si pour la plupart de nos contemporains rendre grâce ne signifie plus rien, rendre grâce signifie tout pour nous ! Car si rendre grâce est la vocation affirmée de ce blog, rendre grâce est avant tout la vocation de l'homme. Et de sa gratitude dépend sa vie et son devenir, à savoir sa résurrection !  Cette note, donc, comme les précédentes consacrées aux livres de Thierry Berlanda (1) rendra grâce à un homme fidèle à sa vocation d’homme. Et ce particulièrement aujourd’hui avec la parution de son dernier roman, Naija, aux Editions du Rocher.


Présentation du livre par l'auteur

On a retrouvé un industriel de l'agro-alimentaire dans une bétaillère, réduit en charpie par des vaches affolées. Cette mise en scène n'ayant pu être conçue et exécutée que par une équipe bien organisée, l'Autorité lance à sa poursuite l'unité Titan, composée de liquidateurs ayant tout pouvoir et ne référant qu'à elle.  Voilà pour le pitch ! Mais le roman ne consiste pas qu'en la traque des commanditaires de ce crime insolite : il met en question ce qui est notre bien le plus précieux, notre humanité elle-même, soumise au risque de son anéantissement. Ce risque est d'ailleurs, selon moi, le véritable ressort de ce thriller. Où ces puissances de mort opèrent-elles ? Au Nigeria, à Lagos, mais ce pourrait être ailleurs. Quels visages revêtent-elles ? Le transhumanisme, le trafic d'organes, l'eugénisme, l'humanité augmentée, qui menacent de nous arracher à nous-mêmes. Mais est-ce vraiment une menace, ou au contraire une promesse bénéfique ? Et si c'est une menace, savons-nous encore dire pourquoi ? C'est à cette question que les deux agents Titan vont être finalement confrontés, dans un combat paroxystique où non seulement leur propre vie sera bien sûr engagée, mais aussi la Vie elle-même... dont on se demande depuis des millénaires ce qu'elle est, et dont nous ne découvrirons peut-être le sens qu'au moment de la perdre.


Ce nouveau roman, je le qualifierai avec Thierry Berlanda de thriller métaphysique, car s'y trouve posée en effet la question de l’homme, la question de sa vie, celle de la Vie absolue, de sa donation, de son recueillement ou de sa négation. Cette question, brûlante comme jamais, de la survie menacée des vivants est posée dans La Barbarie que démasquait Michel Henry en 1986 en ces termes : « La barbarie est la maladie de la vie qui réside dans l’occultation par l’homme de son être propre. (…) « Cette auto négation de la vie est l’événement crucial qui détermine la culture moderne en tant que culture scientifique, phénomène qui va de pair avec l’élimination des autres domaines spirituels. Or tout homme se meut à l’intérieur du monde de la vie, il est épreuve de soi, subjectivité, singularité, auto-accroissement, travail personnel sur soi, aspect jamais pris en considération par la science. Voilà pourquoi la rupture de ce qui lie la vie avec elle-même est catastrophique et source d’angoisse. » Et  encore, dans La Barbarie : « Quand ce qui ne sent rien et ne se sent pas soi-même, n’a ni désir ni amour, est mis au principe de l’organisation du monde, c’est le temps de la folie qui vient, car la folie à tout perdu sauf la raison » Enfin, se demandait Michel Henry à la fin de cet ouvrage : « Le monde peut-il encore être sauvé par quelques uns ? » (2)

Et donc, disons le dès à présent, si nous vivons par une grâce du Vivant nous sommes malades de notre incapacité à lui rendre grâce. 

Dans un entretien de mars 2017, à propos de Naija, Thierry Berlanda répondait ceci :     
Question : Trafic d’organes, manipulations génétiques, nanotechnologies ultra-performantes… vous abordez à travers ces thématiques une question cruciale : celle de la valeur et du sens même de la vie. En tant que philosophe, comment percevez-vous ces questions éthiques ?
Thierry Berlanda : C’est le grand défi de notre temps : sommes-nous encore assez attachés à notre propre humanité pour ne pas la laisser disparaître ? Elle est menacée par l’évolution climatique, par le risque démographique, par le péril nucléaire, par la bombe à retardement sanitaire, et par d’autres titans non moins inquiétants, mais je crois que tous ces grands périls n’auraient pas même pointé à l’horizon si nous n’avions pas craché sur ce qui nous constitue comme humains, c’est-à-dire le caractère sacré de la vie. Et que ce soit notre propre vie, mais aussi la vie animale, par exemple, dont le sort qu’on lui réserve dans nos abattoirs est pour moi un motif de colère et de chagrin. Or la nouvelle et peut-être dernière étape de notre effondrement, et c’est un indécrottable optimiste qui vous le dit (je préfère préciser…), passe sans doute par les développements bio-technologiques, actuels ou prévisibles. Ils visent à nous débarrasser de notre propre chair, ce qui serait précisément l’arrêt de mort de toute humanité possible. Cette entreprise, vraiment diabolique, c’est-à-dire relevant de notre haine à l’égard de nous-mêmes, est à la racine de tous nos autres maux. C’est donc prioritairement elle qu’il faudrait arracher. En écrivant Naija, j’ai essayé de prendre ma petite part à cette mission. (…)
Question : Suspense psychologique, roman historique, thriller, chronique corrosive…vos romans sont très différents les uns des autres. Y-a-il d’autres genres littéraires que vous souhaiteriez explorer ? Pourquoi ?
T.B : Je ne m’interdis aucun écart ! Le roman historique m’intéresse aussi, et pourquoi pas la biographie romancée, voire même la romance tout court. Mais dans tous les cas, même dans les comédies que je pourrai ou que j’ai pu écrire, mon souci est toujours de faire apparaître l’humanité comme telle, débarrassée de ses parures, figures, postures et autres caricatures. Ce qui m’intéresse, c’est la réponse à la question éternelle : qu’est-ce qu’un homme ? Elle se pose avec d’autant plus d’acuité qu’il est possible que l’homme disparaisse avant qu’on ait pu répondre à cette question.  Avouez que ce serait bête !

Qu’est-ce que l'homme ? Et qu'est-ce que sa bêtise ?
Le poète et roi David dans un psaume, c'est-à-dire une action de grâce adressée à L'Eternel Vivant, posait cette question et y répondait :  
Qu'est-ce que l'homme, pour que tu te souviennes de lui ? Et le fils de l'homme, pour que tu prennes garde à lui ? Tu l'as fait de peu inférieur à Dieu, Et tu l'as couronné de gloire et de magnificence. Tu lui as donné la domination sur les oeuvres de tes mains, Tu as tout mis sous ses pieds, Les brebis comme les boeufs, Et les animaux des champs, Les oiseaux du ciel et les poissons de la mer, Tout ce qui parcourt les sentiers des mers. Eternel, notre Seigneur ! Que ton nom est magnifique sur toute la terre !

Avec Michel Herny, philosophe essentiel pour moi comme pour Thierry Berlanda et pour notre temps barbare, nous répondons que l'homme est un vivant dans la Vie absolue, une Vie qui lui donne la vie et tous ses pouvoirs, y compris celui de la nier et d'en être malade de la maladie de vivre...

La Vie pourtant ne peut que se donner à l'homme et jamais se reprendre, car la Vie est Don et Amour absolus. La Vie nous est donnée à jamais. La Vie absolue est éternelle et ne peut mourir. Elle peut s''éprouver éternellement dans la joie et la gratitude comme elle peut s'éprouver éternellement dans la négation, dans la souffrance d'un exil ou d'un enfer dont l'homme a oublié la cause. Une cause dont il peut encore se souvenir et que lui rappellent les vivants poètes de passage. 
L'exil caractérise notre condition humaine présente dans l'existence. L'existence est notre vie même vécue en Dieu - la Vie absolue - mais vécue dans l'illusion que cette vie est vécue hors de Lui, dans un corps mortel, existant dans le temps et l'espace d'un monde ; celui-ci nous étant donné pour notre retournement vers la Vie, vers la grâce donnée rendue, donnée et rendue infiniment dans la gratitude qui peut ressusciter la Vie. 

Le transhumanisme exprime le profond désir d'éternité qui nous est donné avec la Vie absolue. Mais aucune technique humaine ne pourra atteindre la Vie absolue, à savoir celle de Dieu et de son Esprit. Mais ce désir insensé, armé des pouvoirs transgressifs de la science, peut toutefois jeter l'homme dans un exil à durée indéfinie dans le temps et l'espace d'un monde délirant que nos traditions ont nommé Enfer. 

Cet enfer est et sera le séjour des morts-vivants que deviennent les vivants qui persistent dans le refus du Don de la vie, le refus de la grâce reçue, reconnue et rendue, le refus de notre gratitude. 
Cette persistance dans le refus, comme le dit Thierry Berlanda serait bête,  notre bêtise humaine, aussi savante qu'elle s'imagine, consistant à désirer trouver la Vie là où elle ne vit pas : hors de sa seule Réalité, qui est en nous. 

« Et dit YHWH Elohim : Empêchons-le (l’Adam) d’étendre sa main et qu’il prenne aussi de l’Arbre de Vie et qu’il mange et qu’il vive continuellement ( dans les temps extérieurs ) dans l’oubli. »  
Genèse III, 17 - Traduction Annick de Souzenelle (3)

Bonne plongée dans Naija et de sa suite dors et déjà annoncée... 

(1) Il suffit pour retrouver ces notes publiées ici de cliquer dans la colonne latérale sur Grâce à Thierry Berlanda
(2) Il suffit pour retrouver ces notes publiées ici de cliquer dans la colonne latérale sur Grâce à Michel Henry  
(3)  Alliance de feu II Une lecture chrétienne du texte hébreux de la Genèse par Annick de Souzenelle Il suffit pour retrouver ces notes publiés ici de cliquer dans la colonne latérale sur Grâce à Annick de Souzenelle.

mardi 22 août 2017

Comme la vie est belle Charlotte, comme la vie est bien faite Brice

Grâce à toi Bertrand Empain, mon frère

Ce blog depuis bientôt huit années rend grâce à des artistes, à des poètes, à des musiciens, à des cinéastes, à des penseurs, célèbres ou anonymes, passés ou présents, tous bien vivants, tous aimés de Dieu, tous capables, selon nous, par leurs oeuvres, de susciter et ressusciter la Vie et sa joie en ceux qui les rencontrent. Parmi eux, il y a les artistes qui agissent en secret, qui travaillent la vie même, ceux-là font de leurs couples et de leurs enfants des oeuvres de beauté et d'espérance. Parmi eux, il y a mon frère Bertrand et son épouse Marie-Claire et leurs trois enfants auxquels je rends grâce en ce jour alors que nous célébrions samedi dernier, 19 août 2017, le mariage religieux de leur fils Brice avec Charlotte et cela sous l'oeil de leur bébé Marceline. Un moment fort, touchant et très applaudi par la jeunesse rassemblée pour ce mariage, fut le discours du père du marié, mon frère Bertrand Empain qui m'a autorisé à le publier ici.
 


Mariage de Charlotte Delepierre et de Brice Empain, 
en présence de Marceline, le 19 août 2017, à Bruxelles

C’est avec plaisir que je m’adresse à vous tous. 
L’élégance et la beauté sont au rendez-vous. Vous êtes toutes et tous très beaux pour fêter Charlotte et Brice.  Même moi ce matin, devant le miroir, je me suis surpris moi-même…

Merci aux familles. Merci Koen, pour ton discours…  

Merci Robert, merci Saskia… 
Merci les amis d’être à nos côtés en la circonstance. 
Il y a des avions et des bateaux qui vous attendent mais même le ciel et la mer ne vous ont pas empêchés d’être là. Le charme de nos deux jeunes mariés a certainement joué.  Pour Marie-Claire et moi c’est un plaisir de vous avoir à nos côtés.
Donc, plaisir !

C’est avec bonheur et beaucoup de joie que je m’adresse à toi Charlotte, désormais épouse de Brice et donc l’élue de son cœur. Charlotte tu es plus belle encore que les autres jours. C’est magnifique !




Rencontrer l’homme de sa vie, c’est une longue attente, on y pense quand on est très très jeune alors que l’on ne sait pas encore qui sera choisi et un jour on croise quelqu’un et le flou intérieur devient net et on se parle à soi-même et on se dit ce sera lui..
Je ne te dirai pas  - que tout ce que je te dis aujourd’hui, je l’ai écrit, je l’ai puisé à l’encre des tes yeux - la tentation est forte - non, je laisse à Brice le soin d’écrire votre livre de VIE et il a déjà commencé avec toi à rédiger les premiers chapitres. Et tu as pensé et conçu celui de la petite Marceline qui marque déjà les esprits et les coeurs… Mais mais il reste encore tellement de pages…

C’est enfin une fierté et un devoir de m’adresser à mon fils, à notre fils Marie-Claire, en ce jour tellement symbolique et prometteur pour lui comme pour nous. Et sans vouloir en aucune façon vous prendre de votre éclairage, chers Mariés, j’aime rappeler que, pour nous parents, au bonheur de vous voir si heureux ensemble, s’ajoute le sentiment d’une importante étape de notre vie qui s’achève. Il y aurait comme un transfert de responsabilité qui définitivement s’est opéré ce jour. Trente et quelques années d’amour et d’attention autour de notre «Petit Bricou» cela marque…et cela ne s’oublie pas. Imaginez 34 années !

Brice, en te voyant là devant moi, ce n’est pas un seul Brice que je vois, que nous voyons maman et moi mais des dizaines de Brice.
Je te vois le jour de ta naissance quand les accoucheuses te prirent pour la première fois et je les vois rédiger ton premier bulletin de santé, tu étais déjà hors normes. Je te vois à l’âge de 1 an sur notre grand lit avec le couvre-lit en crochet avec la tête bien relevée, je te vois en Espagne dans le buggy le long des plages d’Ampurias, je te vois un soir de Noël où je t’avais habillé en petit jeune homme avec cravate et pantalon, je te vois en petit footballeur sur le terrain pentu de Buvrinnes, je te vois avec tes Rollers faire le fou avec Thibault, je te vois en montagnard sur les pentes du Puigmal en Pyrénées… je te vois en tournoi de Badmington, je te vois en guitariste solo dans une église avec 200 personnes qui t’écoute, je te vois dans ton kot à Louvain, je te vois un premier janvier arriver en larmes, à 7 heures du matin, parce que tu avais laissé la voiture accrochée à un arbre à 1 km de la maison, je te vois en Gille et fier de l’être, je te vois prenant la parole les dimanches gras et faire pleurer de rires l’assemblée toute acquise à ton talent. Je te vois sur les sommets crétois te moquer de ton père en lui disant : il y a de l’air… ! Bref Je pourrai pas faire tout l’historique de notre écrivain familial. Il a fait trop de…choses.

Et il a trop de talent aussi.

Et tu sais pourquoi nous te voyons si multiple maman et moi c’est parce que nous avons le meilleur Cloud (le meilleur disque dur) du monde. Tout est là, dans la boîte crânienne.
Aujourd’hui jour de ton mariage avec Charlotte, derrière tous tes pas nous regarderons et partagerons le bonheur qui est le tien mais nous verrons certainement quelques flash sur ta vie, si proche de nous, sur ta vie avec nous.

Alors Charlotte et Brice que vous dire encore en ce jour si important pour vous ?

Ne vous attendez pas à ce que je vous parle trop de mariage car et je vous le dis cela avec une réelle pointe d’humour (2x), je n’ai aucune expérience en cette matière (milieu professionnel - CV expériences) : je n’ai été marié qu’une fois ! A moins que cela ne soit la longévité qui m’y autoriserait ? Vous savez quoi ? Rien à voir ! Et pour tout vous dire une phrase m’a accompagné toute ma vie et je m’y tiens et pour que tout soit clair entre nous je vous la cite, voilà ma seule loi :  Il y a autant de bonheurs possibles que de couples qui se forment.

Tout ce que je vous dirai donc en ce jour, je vous le dis en homme inexpérimenté et en aucun cas en conseiller, en coach ou autre consultant. mais juste en papa…

Alors Charlotte et Brice que vous dire en ce jour si important pour vous ?

Deux choses simples  : comme la vie est belle et…. comme la vie est bien faite.

Si je devais faire très très court je m’arrêterais là. Clap de fin ! Vous seriez sans doute déçus. Je vais donc illustrer un peu.

Tout d’abord vous féliciter car vous venez de passer d’un univers à un autre (2x) ! De l’univers du JE et du TU à l’univers du NOUS !
Vous avez, du fait de cette union, ouvert les portes de tous les bonheurs possibles. Vous avez désormais votre unique LOI et vous vivrez donc en proximité avec celle-ci.
Cette belle liberté, cette capacité de choix…c’est ce qui fera le SENS DE VOTRE VIE.  Vous vous sentez forts, plein de vitalité, la tête remplie de projets et de l’amour à donner….
C’est normal et nous allons nous aussi en profiter.

Comme la vie est belle Charlotte et Brice

Nous tous, ici présents ce 19 août 2017, vous nous avez transformés, Charlotte et Brice (répéter 2x) en un coup de baguette magique en spectateurs émerveillés. Je dis bien spectateur car un couple heureux qui se reconnaît dans l’amour… défie le temps et défie l’espace, il se suffit à lui-même, il se réalise ! Bien sûr nous sommes tous là, à vos côtés, et il y aura fusion et rapprochement entre nous. Mais votre challenge est bien de VIVRE HEUREUX et de rendre HEUREUX.

Le rayonnement d’un couple heureux, d’un couple épanoui peut-être immensément porteur. On ne mesure pas à quel point.
Marie-Claire et moi nous nous sommes mariés très jeunes, et par respect pour Elle je vais faire une moyenne : à l’âge de 24 ans, alors que pour vous cela donne 31 ans et demi !

Je vais vous raconter une petite histoire… dans l’insouciance de notre bonheur à cette époque, si jeunes que nous étions, à 24 ans.

Anecdocte : histoire de Monsieur Lechien, au volley ball, un club de plus de cent membres etc… : la surprise de constater ce qui se cache derrière le regard silencieux des autres…

Comme la vie est belle Charlotte comme la vie est belle Brice… 

… savoir que l’on peut en étant tout simplement heureux aider et apporter à tant de gens du bonheur et de l’espérance. Dans la vie quotidenne, vous serez regardés, scrutés et même parfois analysés sans le savoir ; et parfois par des personnes avec lesquelles vous n’aurez même jamais eu de conversation. Et là aussi sans le savoir, vous leur apportez quelque chose…

Ce rayonnement il ne se programme pas, il se met en place naturellement grâce au bonheur nourri au quotidien. Et c’est beau. (Ce rayonnement à deux fonctionne aussi sans être mariés nécessairement bien entendu.)

Mais il y a aussi dans une vie à laisser place à la volonté.
Mais, vous savez, il y a deux types de volontés. La première c’est la volonté dont on dispose consciemment, tous les jours au quotidien (donner des exemples) et ensuite — faites l’effort d’introspection en essayant d’oublier un instant toutes ces volontés, je dirais, habituelles —
En vous il y a la volonté intérieure…comme ce quelque-chose qui VEUT en MOI quelque chose de plus fort :  une aspiration !
Réfléchissez un instant et rentrez un peu en vous - essayer de capter ce qui fait la différence entre ces deux notions de volonté. Rappelez-vous, dans votre vie, cela vous est déjà arrivé.

Je ne résiste pas à la joie de vous raconter une autre anecdocte : l'histoire de Pierre Ambroise Bosse athlète  français gagnant du 800 m —regardons  la vidéo de l’interview complète sur Youtube :



Ce « pourquoi pas moi », cette volonté de se projeter dans un avenir idéal et de constater ensuite que nous sommes capables de nous transcender. Cette intention de questionner ce vouloir qui est en vous. Ce vouloir que nous avons tous en nous Ce vouloir qui est notre force morale, notre force intérieure, notre force créatrice.

Dans ce monde de communication ou tout est pensé pour vous faire prendre une attitude, pour vous formater, je vous dirai donc ne soyez donc pas absents de vous mêmes (2x), vous avez tout reçu et comme dirait mon frère Robert qui adore ce mot, vous avez la Grâce.

Comme la vie est belle Charlotte comme la vie est belle Brice.

Avoir la Grâce c’est croire que tout est possible avec la force de l’âme.

Et enfin pour terminer sur le thème la vie est belle :

Quelle chance pour vous de vous marier en présence et donc en connaissance de gens aux compétences si diverses et appréciables. Il y a ici médecins, infirmières, avocats, pharmaciens, ingénieurs de toutes disciplines, artistes, infographistes,  journalistes, comptables etc… Et tant de nations sont ici représentées. La connaissance, la culture et l’ouverture au monde sont des composantes essentielles au bonheur.

Comme la vie est belle Charlotte comme la vie est belle Brice.

Je pourrais continuer sur le thème la vie est belle mais la nuit approche. Et le plat aussi

Alors, en second lieu, je vais vous vous parler de la vie qui est bien faite….

Comme la vie est bien faite Charlotte, comme la vie est bien faite Brice.

Pourquoi le jour de son mariage peut-il devenir le plus beau jour de sa vie ? Bien sûr, il y a la date symbolique construite autour de votre vécu, et vous seuls en connaissez tous les contours. Mais toutes ces personnes qui sont là autour de vous ont tous eux aussi leur histoire, leur vécu. Ils participent de votre bonheur mais ils se situent eux-mêmes aujourd’hui par rapport à celui-ci. Certains ne sont pas mariés et n’ont peut-être pas encore eu la chance de trouver le bonheur. D’autres sont jeunes mariés et se rappellent, enthousiastes qu’ils sont, de ce cette belle journée encore si proche et enfin tous les autres, qui, grâce à vous, se rappellent les années écoulées et revivent, tout en fêtant votre bonheur, leur chemin parcouru. Et il faut parler de tous ceux qui ont perdu un conjoint et qui en ce jour retrouve toute sa présence dans leur esprit.

Et tout cela cela donne quoi ?
Cela donne la FERVEUR qui vous entoure aujourd’hui. Et l’addition de toutes ces ferveurs fait de ce jour un très beau jour de la vie pour vous comme pour nous.

Comme la vie est bien faite Charlotte comme la vie est bien faite Brice.

Il y a dans la salle deux personnes que nous nous devons de saluer et de féliciter, ce sont nos deux sages du jour : Gilbert et Marie-Jeanne.
Sans eux cette journée n’aurait pas eu lieu. Marie-Jeanne, Gilbert, merci de pour ce beau moment et de manière très solennelle Mamy je voulais vraiment te dire aujourd’hui merci de m’avoir confié ta fille Marie Claire… On peut les applaudir, Marie-Jeanne et Gilbert…..

« Et maintenant je vous demande de vous arrêter un instant ! »
(Vous connaissez cette phrase d’un homme politique en déconfiture électorale) Oui, là je voudrais, et cela n’a rien avoir avec les élections, arrêter un peu le temps. Je vais demander à Charlotte, je vais demander à Brice de se déplacer et de se diriger vers Véronique et vers Marie-Claire et, tout en se déplaçant vers ces deux mamans exceptionnelles, de s’imprégner en ce court instant des trente et quelques années d’amour et d’attentions multiples qu’elles ont eues pour vous !

Ce simple geste suffira pour qu’elles se sentent récompensées et que ce jour soit pour elles aussi un des plus beaux jours de leur vie. Quant à nous, les papas (regard vers Koen), quand les enfants sont bien et les mamans heureuses tout va bien.

Comme la vie est bien faite Charlotte comme la vie est bien faite Brice.
… Approche des mariés près des mamans

J’arrive à la fin de mon intervention, mais je voudrais dire encore deux choses voire trois…

Evoquer une philosophie qui a toujours été la mienne et que je propose à Brice pour sa charmante épouse : dire à Marie-Claire : Marie-Claire, je te dois tout. Tout ce que j’ai pu faire de bon dans ma vie je te le dois.
Nous avons connu comme vous, Charlotte et Brice, tous ces moments passionnés et plein de projets. Bientôt nous allons faire le programme pour la suite, et il y aura encore du boulot - Grand-père et Grand-mère trois fois cela va meubler pas mal et notre amour est intact.

— Marie-Claire, je te dois tout !

Et, deuxième élément tout à l’attention de nos deux amoureux du jour.

Je dis régulièrement une petite phrase à Marie-Claire dans la vie au quotidien, cela peut arriver quand elle fait la cuisine ou quand elle lit ou que l’on se promène, peu importe, cela n’est pas vraiment programmé, cela n’est pas dans le calcul d’aucune sorte, c’est spontané et je lui dis :
— Marie-Claire, tu es belle comme à 18 ans !Alors vous savez ce qu’elle fait ? Elle hausse les épaules.
Alors, qu’est ce je fais, moi ? J’insiste et lui dis :
— Mais si, si, tu es belle comme à 18 ans.
Alors qu’est ce qu’elle me dit…. :
— Faut pas exagérer.

Et puis on passe à autre chose, on est dans la vie quotidienne, et cette inspiration me vient à certains moments. Mais,
à ce moment-là, durant ces petites scènettes, Marie-Claire ne cherche pas à comprendre. Faut dire que quand elle est occupée, faut pas trop la déranger. Elle peut comprendre bien entendu mais ce que je veux dire c’est qu’au-delà de mes 65 ans je retrouve souvent en regardant Marie-Claire ce qui m’a toujours séduit en elle dès la première heure, le premier rendez-vous, cela peut-être son regard, sa silhouette, son sourire, sa voix ou tout en même temps.

Vous me direz oui mais cela c’est de l’ordre de la beauté extérieure.
Oui c’est vrai. Mais souvent la beauté visible est à l’image de ce qu’il y a à l’intérieur. Et donc, Charlotte et Brice, voyez l’évocation : l’amour c’est pour longtemps, c’est inaltérable et pourquoi pas... éternel !

Je précise que si je suis bien obligé de parler de nous, je suis certain que cela arrive à tous les couples qui s’aiment ici et ailleurs, sinon je n’en aurais pas parlé !

Comme la vie est bien faite Charlotte comme la vie est bien faite Brice.

Je termine donc en vous disant Brice et Charlotte
 

Que la Beauté vous accompagne durant toute votre vie.

Que la beauté vous accompagne durant toute votre vie.

A votre santé !

Texte :  Bertrand Empain 
Photograhies : Robert Empain

jeudi 10 août 2017

Tout comme le jour naît de la nuit


Grâce à toi George Frideric Handel


Extrait de Ad Imaginen Dei 1 L'oeuvre invisible 

par Robert Empain



Pages 22 à 32 

Venise, opéra en plein air.
Embarquement avec Jade pour l’île San Giorgio Maggiore où nous allons voir ce soir, un oratorio de Haendel sur un livret de Milton : l’Allegro, il Penseroso ed il Moderato...

Traversée de la lagune. 
Cette ville soulève une ample respiration voyageuse, une sorte de panache conquérant, un contagieux désir de voiles et d’intelligence fluide…
- Quelques semaines de navigation solitaire dans cette vaste œuvre d’art vivante, dis-je, devrait valoir quelques années de galère sur un divan. Ici, les névroses pourraient bien prendre un peu de large et les corps se dénouer pour de bon. Non ? 
- Mauvais pour les affaires, chut ! Pas un mot, dit Jade, rire au vent. L’Île s’appelait l’Ile des cyprès, poursuit-elle. Au quatorzième siècle, des Bénédictins y fondent un monastère où ils accumulent des trésors : bibliothèque, objets d’art, tableaux fabuleux. Mais ensuite tout est dispersé. Depuis une trentaine d’années, la Fondazione Giorgio Cini rassemble les ouvrages dispersés, organise des expositions, des congrès, des concerts de haut vol. Le lieu est devenu un haut lieu de la pensée...
- Bigre, me voilà prévenu !

Nous approchons de l’île. Des embarcations de toutes sortes strient de raies blanches et violettes la vaste poche verte utérine de la lagune. Autant de coup de couteaux  dans un vaste Fontana liquide.
- Songe aux millions de voyages, de traversées en tous sens qu’a connus cette lagune depuis des siècles, dis-je. Imagine une Nativité flottant vers San Giorgio, une Assomption mettant le cap sur la Salute, une Annonciation levant la voile sur les Giardini, la Tempête de Giorgione voguant sur une mer houleuse, le Chimpanzé de Bacon se dandinant avec son cercueil sur une gondole vers le cimetière San Michèle, les Chevaux d’or de la basilique remontant le Canal Grande à la nage... Bref, toute cette ville navire larguant les amarres pour Naples, Barcelone, Bordeaux, la Chine...l’Amérique… Non ! Oublie l’Amérique… ils en feraient une sorte de Gondoland ridicule !
- Par contre, dit Jade, je verrais bien pour la Biennale de Venise ta flottille de chefs-d’œuvre reconstituée, tous ces tableaux naviguant, ces sculptures prenant la mer, voguant en tous sens d’une île à l’autre.
Nous accostons sur l’île San Giorgio. Vue imprenable sur le Musée Armada et sur la flottille de chefs-d’œuvres dores et déjà réalisée par des générations de Doges, sages commissaires d'expositions d’avant-garde et avant l’heure.

Sur le large ponton de l’esplanade l’église San Giorgio offre sa façade au vent du large, une grand-voile tendue aux navigateurs de l’âme.

L’intérieur est une vaste épure de pierre qui renvoie en échos le chuchotement de nos voix... 
- Ce lieu, dis-je, est tout entier construit pour que le moindre regard, le moindre soupir s'élèvent vers le divin. Imagine comment doivent résonner ici les musiques de Monteverdi ou de Vivaldi...

Tout imprégnés de cette beauté céleste, nous marchons d'un pas léger sur le chemin du Théâtre de verdure, situé à l’intérieur de l'île.
- Autrefois, avant la Renaissance, dans les cathédrales, les églises, les chapelles, sculptures, fresques, peintures, musiques, bref, tous ces les chef-d’œuvres de l'art chrétien, étaient des actes de foi. Des actes qui ne se voulaient pas des œuvres d'art au sens où nous l’entendons, mais des intermédiaires entre l'humain et le divin, des porteurs de la Bonne Nouvelle, des media spirituels pourrait-on dire ! Seulement, à la différence de nos média modernes, ces media spirituels ne cherchent pas à distraire, ni à vendre quoi que ce soit, ni à faire de l'art pour l'art, ni à entrer dans l’histoire, ils visent plus haut et au plus profond, ils veulent nous élever et nous relier au plus intime de nous-mêmes, dans l’invisible, dans le mystère même du christianisme, qui est celui de l’Incarnation de la Vie en l’homme. Ce que nous appelons encore art sacré est fait de choses humbles ou merveilleuses créées par des hommes inspirés par l’Esprit, des hommes qui ne prétendaient même pas être les auteurs de ces œuvres admirables qui n’étaient pour eux que les reflets de la création divine, cherchant la ressemblance de Dieu. Ces œuvres sont religieuses car elles nous relient au secret qui est en nous : l’Esprit de Dieu. Comment ? Je l’ignore et c’est un mystère, celui de l’art justement, au sens d’un savoir-faire maîtrisé du dehors et abandonné au-dedans au Souffle de l’Esprit. Pourtant, cela semble si simple quand on écoute la musique de Bach ou de Mozart, ou que l’on regarde ici les tableaux à l'Académia : car c'est en nous faisant jouir que ces œuvres parviennent à agir sur nos vies. Jouir oui, dans le sens d’ éprouver la joie, la jouissance l'élan, l'ivresse et la peine et la douleur de vivre. Car c’est un miracle d'éprouver tout ce que nous éprouvons, un miracle, un don, une grâce que nous recevons d'un Dieu qui est la vie même et qui nous la donne en vue d’une vie éternelle.
- Tu es un vrai fervent, me dit Jade. Et je pense comme toi que l'art chrétien cherchait et parvient à faire palpiter dans la matière le mystère de l'incarnation et cela sans doute pour nous ouvrir à une jouissance perdue. D’ailleurs, ceux qui pensent que le christianisme condamne la jouissance et la joie de vivre dans un corps se trompent du tout au tout, ils feraient bien de faire un stage prolongé en Italie où ils prendraient des leçons de jouissance et d'incarnation du Verbe dans les corps !
- Oui, tant que l’on n’a pas vécu cette joie on ne peut rien en savoir et ce n'est pas les guides et les livres d’histoire qui aideront...
- C'est un abîme en effet qui sépare de telles œuvres, théophaniques, des œuvres à très faible intensité de l'art et des media d'aujourd'hui...

Dans le crépuscule, au-delà de San Giorgio, dix mille oiseaux noirs rassemblent leur vols et dessinent pour nous dans le bleu pâle orangé et nacré du ciel des flux, une ample nuée dansée absolument théophanique que nous contemplons en silence.

Nous pressons notre marche et Jade relance notre conversation.
- Notre civilisation occidentale est tellement imbue de ses progrès et de ses certitudes qu’elle ne croit plus qu'aux savoirs objectifs qu'elle produit. Persuadée de sa supériorité sur les civilisations traditionnelles, elle a totalement oublié que la psyché humaine, l’âme, est animée par un désir qui dépasse de beaucoup la puissance de ce monde. Ce Désir, tu peux l’appeler Dieu, Esprit, Verbe, Eros, Volonté, Dyonisos, Etre, Principe, Energie, ou encore Vie sans te tromper, moi je  l’appelle Désir, le Désir infini qui est la Réalité invisible, ou le Réel, voici encore deux noms possibles, en acte en toutes réalités. La pensée rationnelle, qui croit tout expliquer, tout maîtriser, tout prouver, ne cesse d’oublier et de nier ce Désir initial, cette Réalité première qui échappent à ses méthodes objectives. La science écartant le Désir qui anime l'âme, car elle ne peut le réduire à ses calculs, en oublie du même coup les affects, les émotions, les sensations, les sentiments, les passions, qui constituent le fond réel de la nature humaine ; un fond qui, par sa nature même, échappera toujours à la pensée rationnelle. Notre drame est celui d’un monde objectiviste qui nie l'essence de l'homme alors que les âmes continuent de vivre malgré cette négation ! Je veux dire que lorsque la psyché humaine est oubliée, refoulée, niée, elle subit les violences qui lui sont faites sans cesse dans ce monde, elle en souffre et se meurt de ne pas s'accomplir comme l'exigerait le Désir infini qui l’anime.
Quand la souffrance psychique devient trop forte, intolérable, les gens peuvent réagir de manières diverses qui varient selon les personnes. La psyché peut chercher à fuir sa souffrance en atténuant, en supprimant la cause externe, en répondant à l’agression par l’agression ou encore en fuyant ; elle peut aussi supprimer sa souffrance en se supprimant elle-même, lentement ou définitivement, par les drogues douces ou dures, par des addictions, des destructions de toutes sortes et finalement par le suicide. Ce désir d’auto-destruction de la psyché provient d’une souffrance intolérable que la vie refuse de vivre, la psyché ne voyant plus de possibilité de s’accomplir et de s’épanouir. Les dépressions, les psychoses, les suicides sont de plus en plus fréquents, surtout chez les jeunes, face aux conditions hostiles, absurdes, inhumaines, insensées, invivables qui leur sont imposés par le monde moderne.
Mais, je le disais, la psyché peut aussi réagir à cette souffrance  contre cette violence extérieure par une violence retournée vers le monde et la société. Ce sont alors les rébellions, les révoltes, les révolutions, les terreurs, les guerres effroyables que l’on voit se multiplier... 
Mais le Désir qui anime la psyché humaine peut aussi chercher à changer le monde qui l'opprime pour rétablir un milieu plus favorable à sa croissance. Certains cherchent à rétablir le monde ancien qu’ils imaginent meilleur, ou au contraire à en créer un nouveau. Nous voyons ainsi le retour des croyances, des religions, des intégrismes, des superstitions, des nostalgies et, d’un autre côté, la montée des idéologies, de l'engagement politique, les actions caritatives, écologiques, artistiques... Les deux tendances pouvant se mêler ou s’affronter. Mais les vivants peuvent encore choisir une autre voie, que tu sembles préférer : la sauvegarde de leur vie intérieure par le retrait, l’exil volontaire du monde, qui laisse de l’espace et du temps pour approfondir une vraie vie spirituelle. C’est le retour de l'ascèse, de la vie monastique ou du moins d’un désir de vie contemplative, que l’on voit revenir...
- Tu me peins là, dis-je, une fresque de la condition humaine et de sa tragédie à partir de l'énergie vitale et de la loi qui l’anime :  le Désir infini de la vie en nous. Tu parles en jungienne mais aussi en chrétienne, il me semble, car la Vie pour un chrétien comme moi vient de Dieu, elle est même le Nom que se donne le Christ dans une Parole célèbre : « Je suis le chemin, la vérité et la vie.» La Vie est donc en vérité le nom du Désir vital ou de la libido, dont tu parles en psychanalyse. Elle est le Don premier, miraculeux et constant que nous oublions comme nous oublions l’air que nous respirons ou la lumière par laquelle nous voyons, et qui est le fond véritable de l’inconscient qu’explore la psychanalyse. 
- Oui mon ami, les hommes de notre époque scientiste et matérialiste se sont coupés comme jamais de ce que nous avons pris l’habitude d’appeler avec Freud et Jung, les pulsions, les affects, la libido et l’inconscient, mais qui en son fond est, en effet, la vie mystérieuse, sinon divine, dont nous vivons en l’oubliant, et comme tu dis, sans plus la recevoir comme le Don initial ou une grâce que les humains ne savent plus ni reconnaître, ni développer...

Mais nous approchons du Théâtre de verdure. Le concert commencera à la tombée de la nuit. Au loin, le soleil vient de passer l’horizon et met la mer en feu. Les arbres peignent tout seul un Cézanne sur la toile vivante du ciel, et le lien secret qui unit les choses et des êtres nous enlace invisiblement.

- Parmi les options de survie que tu proposes, dis-je, je choisirais volontiers une vie contemplative en ta compagnie sur une île paradisiaque comme celle-ci. Non ? Tu n’en veux pas ! Tu préfères passer ta vie à réparer les âmes déglinguées par ce monde inhumain ? Quel dommage.
- À chacun sa vocation, moi psy et sainte et toi artiste et moine !  Car tu te verrais bien en moine... non ?
- Sainte Jade, tu vois clair dans les âmes. Je te l’avoue, j’ai songé à devenir prêtre vers mes douze ans, mais, à cet âge, ayant vu de près la détresse sexuelle de certains prêtres, j’ai renoncé.
Ne me sentant pas capable de tenir le vœu de chasteté, je n’ai plus écouté que ma vocation d’artiste. Mais j’aurais aimé être un peintre itinérant au Moyen Age et faire des fresques dans les églises et les couvents comme Giotto, Roublev, Ucello ou Fra Angelico et comme tant d’autres artistes de Dieu qui sont restés anonymes...
- Ne crois pas qu’il était plus simple d’être artiste à ces époques là...
- C’est vrai, leurs œuvres me touchent et me rendent nostalgique de leurs temps. Mais ces hommes sont d’autant plus admirables de les avoir faites dans des conditions pareilles… celles que Tarkovsky nous montre dans son film admirable sur la vie d’Andreï Roublev, par exemple. Mais, aujourd’hui l’artiste est piégé dans une série de paradoxes inextricables. Par exemple, à quoi bon créer des œuvres nouvelles si c'est pour alimenter en produits spéculatifs le marché de l'art ? Ou encore, comment changer un système où s’acoquinent artistes, historiens, conservateurs de musées, marchands, collectionneurs, et politiciens sans jamais y entrer ? Comment critiquer, modifier, les media sans s’en servir ? Et ainsi de suite des impasses et des paradoxes...
- Tu sais, ces paradoxes ont toujours existé dans le passé car ils sont ceux de la condition humaine... Notre discussion précédente me faisais penser à la Genèse et à la première question que Dieu pose à Adam alors qu’il se cache après avoir cédé avec Eve à la séduction du Serpent : Où es-tu ? Avec Jung on peut interpréter cette question dans le sens de Où vis-tu ? Vis-tu dans le monde, vis tu par toi-même, ou vis-tu dans et par moi qui suis ton Dieu qui suis la Vie ? Les deux répondras-tu ! C’est vrai, mais en apparence seulement et c’est là tout le drame de notre condition, la vie n'est pas donnée par le monde ni vécue en lui - les mères le savent bien - elle est donnée par le Désir infini, elle est vécue en nous, dans nos âmes inconscientes... 
- Je le crois profondément Jade. Le Christ nous le dira : le Royaume de Dieu est au-dedans de vous et ce Royaume est la Vie éternelle !
- Goethe avait compris cette dualité paradoxale,  il écrit : « tout ce qui est extérieur est aussi intérieur » Cette pensée a marqué Jung et quelques autres avant lui, Shopenhauer et Nietzsche par exemple.
- Le Christianisme enseigne que la vie n’est pas de ce monde, qu’elle est tout intérieure, qu’elle s’incarne en chaque homme par le Fils Jésus engendré par le Père... Mais l’Eglise a produit un Dieu inaccessible aux communs des mortels, un Dieu plus propice à son rôle et à sa rente d’intermédiaire exclusif...   
- Tu sais, Jung a insisté tant qu’il a pu sur tout cela. Il écrit par exemple ceci, resté inouï comme beaucoup de ses propos : « La vie est antérieure à la conscience, elle est un a priori à tout expérience inconsciente, car comment du psychique pourrait-il naître à l'extérieur d'un vivant, là où il n'y a aucune vie ? »
- C’est imparable ! Mais Freud y est resté sourd.
- Comme beaucoup ! Jung ajoute que la vie humaine est appelée et questionnée par un Désir infini. Chaque homme se doit de répondre à ce Désir, et, s’il ne lui donne sa propre réponse, il ne pourra adopter que la réponse que lui propose le monde. Celle d’Aristote par exemple qui lui dira qu’il est un animal rationnel parlant. Celle des variantes modernes de cette idée grecque, qui lui diront qu’il est un sujet ou un objet de pensée ou de sciences, ou un objet de désir sexuel, ou encore une force de production...
- Et plus récemment, qu’il est un consommateur et un spectateur...
- Contre toutes ces réductions, Jung affirme avec toute la Tradition que chaque homme a un destin singulier et libre, qu’il est appelé par le Désir infini qui le pousse à devenir l’être unique qu'il est : un Soi !
- Parmi les humains, il y a fort heureusement des poètes, des artistes, des mystiques et des hommes libres, qui ne suivent pas les injonctions du monde mais qui écoutent leurs vocations. Je dois à ma mère et à mes professeurs d’avoir éveillé dans mon enfance un sens élevé de la vie humaine qui dit que chaque personne est voulue par Dieu, comme une personne unique, irremplaçable qu’elle est et qu’elle a à  devenir...
Mais j’y pensais tout à l’heure en t’écoutant, Jade : Kandinsky, dit la même chose que Goethe et que Jung  : l’artiste, au mépris du monde, doit seulement écouter sa nécessité intérieure, la voix qui parle en lui, dans son âme. Avec les mêmes mots que Goethe, il commence son livre Du Spirituel dans l’art en disant que toutes les choses qui apparaissent dans le monde ont une double réalité, à la fois extérieure et intérieure, visible et invisible. Fidèle à la mystique orthodoxe russe, à la tradition des peintres d’icônes, Kandinsky ressent au fond de lui l’action invisible du visible. Les formes, les lignes, les couleurs, les sons, les rythmes et leurs rapports infinis, il les décrit comme des phénomènes doubles, visibles et invisibles, qui sont des vibrations spirituelles qui touchent l’âme et nous font éprouver des émotions et des sentiments correspondants. Avec Kandinsky, la peinture et les autres arts sont rétablis dans l’intériorité et redeviennent des créations de l'âme destinée à l’âme, des médiations de l’invisible. L’art redevient spirituel avec Kandinsky car c’est l'Esprit créateur, qui n’est autre que le Désir infini dont parle Jung, qui œuvre en tout et en chacun, dans le cosmos, l’artiste et le regardeur. Kandisnky redécouvre ainsi ce que l'on savait déjà au Moyen Age et que l'on avait oublié à la Renaissance : l'art est  spirituel ou idolâtre ! Et là est sans cesse le choix à faire.
- Tu n’insisteras jamais assez la dessus, dit Jade : une œuvre d'art ne peut être une œuvre que si nous l’éprouvons, la vivons. Si nous la regardons comme un objet, un objet d’histoire, de collection ou de prestige social, nous la tuons. Si nous la regardons avec Platon comme une copie du visible nous en faisons un fétiche, une idole qui nous tient en arrêt.
- Tu connais la phrase de Marcel Duchamp « l'art est dans l'œil de celui qui regarde » qui ne dit rien d’autre au fond que Kandinsky et les peintres d’icônes
- Sauf qu’il s’attribuait par là le pouvoir de décréter ce qui est de l’art ou pas, jetant la confusion dans les esprits...
- Il me semble pourtant que Duchamp et Kandinsky ont répondu chacun à leur manière au paradoxe de l'artiste et du monde. Au fond, Kandisnky le chrétien espérait restaurer un art spirituel qui aurait pu sauver le monde et accomplir dans l’histoire l’œuvre de l’Esprit. Il fut repoussé de Moscou à Berlin et de Berlin à Paris par les forces du néant que l’on sait, révolutions et guerres atroces. Son art n’a pas sauvé le monde mais son âme et ses œuvres peuvent encore en sauver beaucoup... Marcel Duchamp était un athée dégoûté par la monstruosité de la première guerre mondiale. Il a vomi les bourgeois et les pouvoirs responsables du carnage de la guerre de quatorze-dix-huit. Des gens dont il aurait eu à dépendre comme artiste. Il a préféré fuir aux États-Unis où il a choisi une posture de français dandy génial, qui consiste essentiellement à se moquer du monde entier tout en faisant de sa vie une œuvre d'art et une partie d’échec. Tous deux restent largement incompris... Mais leurs questions et leurs réponses demeurent posées...
- Mais que faire aujourd’hui, en 1981, poursuit Jade, sinon et comme toujours l’unique chose qui vaille : devenir soi-même ? Car de toutes façons, si la dérision façon Duchamp a pu paraître salutaire un moment, tu vois bien qu’elle n’a pas été comprise puisqu’elle a conduit au désenchantement, à la perversion et au nihilisme actuels de l’art. Elle est devenue la posture académique des artistes officiels qui, sauf exceptions, se moquent de l'art dans les lieux mêmes qui sont censés l’offrir à tous, tout en s’en servant à leur propres fins. Les dés sont bel et bien pipés dans cette partie d’échec ouverte par Duchamp et personne ne peut plus rien tirer de sensé de ces contorsions perverses. Par ailleurs, il est devenu impossible d’espérer avec Kandinsky que l'art spirituel puissent sauver le monde !
- Alors, oui Jade, c’est à la création de Soi qu’il faut œuvrer. Il faut inventer un art de vivre hors système, chercher en soi, aller vers Soi, au singulier, non dans l’isolement mais en affinité élective, comme dirait Goethe, avec nos semblables. Cet art de vivre cherche à créer et à se créer d’un même geste, j’ai commencé à  l’éprouver ici à Venise, par le mode de vie joyeux, fluide et spirituel, dans tous les sens du mot, que cette ville induit, incarne et enseigne. Cet art de vivre, cet art total, présent dans cette ville et ses habitants, comme il l’est pour moi dans la peinture d'avant la Renaissance, d'avant la camera obscura, l’art d'avant le regard objectif et mortel dont nous avons parlé. Car c’est ce regard exclusivement objectif qui a détruit la vision intérieure et qui est en train de tuer l'homme en le jetant hors de lui et en tuant sa joie de vivre. Ce regard a trouvé son pouvoir maximum de contrôle et de manipulation avec l’œil unique du cyclope planétaire dont le gros Œil glauque est toujours allumé...
- La télévision ? 
- Et oui, la T'es-laid-vision, comme je la nomme !
- L'art contre la télévision, c’est une bataille perdue d'avance, si tu veux mon avis. Il vaudrait mieux faire de la télévision un art ! - Mais, Jade, l’art contre la télévision existe déjà, c’est l’art véritable, présent partout dans les musées et ailleurs, à condition bien sûr de le voir et de le donner à voir, et pourquoi pas à la télévision. Quant à l’art de la télévision il reste à inventer. La question est toujours celle du regard, de l’ouverture du regard, celle aussi de l’attitude des créateurs d’images et des artistes. Il serait vain de peindre aujourd’hui pour ou contre la télévision, comme de peindre ou d’écrire pour ou contre la postérité, pour ou contre les musées, pour ou contre l'histoire, pour ou contre le marché, pour ou contre quoi ou qui que ce soit ! Nous l’avons dit, il s’agit pour chacun de lutter contre ses chimères, de vivre selon sa nécessité intérieure, d’être, comme le prescrivent Kandinsky et Duchamp, chacun à leurs façons, fidèle à soi.
- Oui, mais encore de devenir Soi ! Va mon ami, ton chemin est tracé, tu es jeune,  plein de vie et de foi. Tu as trente et un ans, c’est ça ?
- Trente-deux, depuis quelques jours. Je devais retrouver le chemin, celui de ma joie de vivre, et grâce à toi, Jade, je le vois plus clairement.
- Retrouver la joie de vivre, voilà le programme...  


 
George Frideric Handel 'As Steals the Morn'
from L'Allegro, il Penseroso ed il Moderato (HWV 55), 1740
Kate Royal, Ian Bostridge.
Freiburg Baroque Orchestra, & Orchestra of the Age of Enlightenment.

Mais, les violons s’accordent au loin. La musique s’élève, les voix se mêlent : Händel ! : « Ils passeront leur courte vie à s’éloigner de leur fin en gaieté folle et en jeux puérils en danse et tapage, jour et nuit ; ou par contre, ressemblant à des statues inanimées, toujours pensifs, se lamentant et rêvant. Chaque acte tirera une grâce nouvelle de la mesure du temps et du lieu ;  jusqu’à ce que la vie fasse monter le bel édifice de la modération aux cieux... »
Et ensuite, une sublime spirale colorée de volutes vocales vers la limpidité : « Tout comme le jour naît de la nuit, en effaçant les ombres fallacieuses, la raison grandissante chasse les vapeurs qui encombrait l’esprit en révélant la lumière de l’intelligence. »
Et ainsi de suite...

À la fin, la musique a fait son œuvre, elle a modifié le temps du monde et reconduit les vies à leur Source. Nous ne regardons en silence, nous avons des larmes plein les yeux, des larmes de joie.