vendredi 8 décembre 2017

Il a fait un assemblage de toutes ses grâces, et l'a appelé Marie

Grâce au Père Dom Antoine Forgeot 



IMMACULÉE CONCEPTION



Homélie du Très Révérend Père Dom Antoine FORGEOT 
Abbé émérite de Notre Dame de Fontgombault


Fontgombault, le 8 décembre 2017



Tota pulchra es, Maria !
Vous êtes toute belle, ô Marie !


Chers Frères et Soeurs,
Très chers Fils de notre Père Abbé absent,


  LE MYSTÈRE DE L’IMMACULÉE CONCEPTION de la Sainte Vierge est inséparable de celui de l’Incarnation de la deuxième Personne de la Sainte Trinité. Dans la pensée de Dieu et dans la réalité, la vie de Notre Seigneur et celle de sa Mère sont unies dans un même décret de prédestination. Venant en ce monde et y apparaissant comme un homme en tout semblable à nous, à l’exclusion du péché, le Verbe de Dieu devait avoir une Mère, et une Mère aussi digne que possible d’une telle mission, de la mission de Mère de Dieu. C’est dans ce but que Dieu lui a accordé le privilège unique de la totale exemption du péché originel et de la plénitude de la grâce, ainsi que l’a défini le bienheureux Pape Pie IX : Nous déclarons, Nous prononçons et définissons que la doctrine qui enseigne que la Bienheureuse Vierge Marie, dans le premier instant de sa Conception, a été, par une grâce et un privilège spécial du Dieu Tout- Puissant, en vue des mérites de Jésus-Christ, Sauveur du genre humain, préservée et exempte de toute tache du péché originel, est révélée de Dieu, et par conséquent qu’elle doit être crue fermement et constamment par tous les fidèles.


Apparition de Notre Dame voilée. 2014



 L’épître aux Hébreux (1,3) enseigne que le Christ est le « resplendissement de la gloire (de Dieu), l’effigie de sa substance »; saint Paul dit qu’il est « l’image du Dieu invisible » (Col 1,15); et Notre Seigneur, lui-même, dira : « Qui m’a vu a vu le Père » (Jn 14,9). Devant de telles affirmations, on reconnaît aisément la convenance de l’application au Christ ainsi qu’à Marie, en raison de leur si étroite union, de certains passages de l’Écriture qui parlent de la Sagesse divine. Elle est une effluve de la puissance de Dieu, une émanation toute pure de la gloire du Tout-Puissant; aussi rien de souillé ne s’introduit en elle. Elle est un reflet de la lumière éternelle, un miroir sans tache de l’activité de Dieu, une image de sa bonté. (Sg 7, 25-26)

 Suivant son instinct spirituel très sûr, la sainte Église ne craint pas, dans sa liturgie, de mettre sur les lèvres de la Sainte Vierge certaines paroles qui trouvent en Elle une plénitude de sens : ainsi l’introït de cette messe tiré du prophète Isaïe :
Je suis plein(e) d’allégresse en Yahvé, mon âme exulte en mon Dieu, car il m’a revêtu(e) de vêtements de salut, il m’a drapé(e) dans un manteau de justice, comme l’époux qui se coiffe d’un diadème, comme la fiancée qui se pare de ses bijoux. (Is 61,10)
Ou bien :
Venez à moi, vous qui me désirez et rassasiez-vous de mes produits. Car mon souvenir est plus doux que le miel, mon héritage plus doux qu’un rayon de miel (Eccli 24, 19-20).
Ou encore :
Yahvé m’a créée, prémices de son oeuvre, avant ses oeuvres les plus anciennes. Dès l’éternité je fus établie, dès le principe, avant l’origine de la terre. (Pr 8, 22-23

 C’est également de Marie, en même temps que de la Sagesse divine incarnée, qu’il est écrit :
Elle est, en effet, plus belle que le soleil, elle surpasse toutes les constellations, comparée à la lumière, elle l’emporte. (Sg 7, 29)


Sainte Marie priant pour notre monde dévasté. 2012



 À Lourdes, le 15 août 1983, saint Jean-Paul II disait de la “Belle Dame” qu’avait contemplée la petite Bernadette :
Un signe grandiose apparut dans le ciel : une Femme, ayant le soleil pour manteau (Ap 12,1), le soleil de l’inscrutable Divinité, le soleil de l’impénétrable Trinité. “Pleine de grâce”: elle est pleine du Père et du Fils et de l’Esprit Saint lorsqu’ils se donnent à elle comme un seul Dieu, Le Dieu-Vérité. Le Dieu-Amour. Le Dieu- Grâce. Le Dieu-Sainteté s’adressait à Marie en ces termes : « Belle Dame! Tu as le soleil pour manteau, le soleil de l’inscrutable Divinité, le soleil de l’impénétrable Trinité ».

 Lorsque la Sainte Vierge est apparue en ce monde, bien que ce soit sous des apparences variées, Elle a toujours été désignée comme une “Belle Dame”, d’une beauté incomparable. 
Il y a aujourd’hui-même 70 ans, Elle se montrait à l’Île-Bouchard à quatre petites filles pour demander la prière des enfants pour la France qui était en grand danger. Après un moment de stupeur et d’émerveillement, elles comprirent comme spontanément, avec la simplicité des enfants et des coeurs purs, qu’il s’agissait de la Sainte Vierge, comme le raconta Jacqueline, l’aînée d’entre elles. Arrivée à l’école des Soeurs, elle courut vers la religieuse qui surveillait la récréation en disant : 
« Chère soeur, chère soeur, j’ai vu une belle dame ! » « Et c’est à ce moment-là que je me suis dit : « Mais cette belle dame, c’est la Sainte Vierge ! » « Chère soeur, j’ai vu la Sainte Vierge » (B.Peyrous,  Les événements de L’Ile-Bouchard, Une présence de Marie au milieu de nous, pp 45-46).
 Et décrivant le visage de Marie, elle disait : « Ce qu’on a contemplé et admiré, ce sont ses yeux. Alors là, les yeux de Marie, c’est quelque chose d’extraordinaire. Nous, on les a vus bleus, mais d’un bleu qu’on ne trouve pas sur la terre. En définitive, ce bleu, c’est tout ce qu’on connaît de Marie : c’est toute cette bonté, toute cette douceur, toute cette tendresse. Et nous, enfants, ce qui nous a frappées, c’est une grande pureté qui émanait de ce magnifique regard bleu de cette Belle Dame » (id. p 44). S’il est vrai que « la beauté est la splendeur, l’éclat de la vérité » (Platon) et « la fleur de la vertu » (Plutarque), nous découvrons sans peine le secret de la beauté de Notre Dame. Marie est toute vraie, limpide comme une source ; Elle est en parfaite conformité avec le plan de Dieu sur Elle ; Elle a été conçue Immaculée et Elle est pleine de grâce ; Elle n’a jamais eu le moindre contact avec le mal et le péché ; Elle est le chefd’oeuvre de Dieu. « Dieu le Père, écrit saint Louis-Marie Grignion de Montfort, a fait un assemblage de toutes les eaux qu’il a nommé la mer ; il a fait un assemblage de toutes ses grâces, qu’il a appelé Marie » (Traité de la vraie dévotion, n° 23).


Statue de la Sainte Vierge Marie à Zamora




 Reine de l’univers et Mère de Dieu, Elle est aussi notre Mère. C’est dire que nous pouvons tout attendre de son inlassable sollicitude. C’est dire aussi que, comme des enfants, nous devons l’aimer, l’admirer et nous efforcer d’imiter ses principales vertus que saint Louis-Marie énumère au nombre de dix : « particulièrement son humilité profonde, sa foi vive, son obéissance aveugle, son oraison continuelle, sa mortification universelle, sa pureté divine, sa charité ardente, sa patience héroïque, sa douceur angélique et sa sagesse divine » (Traité de la vraie dévotion n° 108). Nous devons aussi l’invoquer et la prier : « Trahe nos, Virgo Immaculata, post te curremus - Entraînez-nous, Vierge Immaculée, nous courrons à votre suite ».

 Amen

vendredi 1 décembre 2017

Ode à la vie


Grâce à toi Alain Bashung





Alain Bashung venait de mourir, Patrick*, et tu étais venu voir tes amis en Belgique, je t'ai logé quelques jours et un soir nous avons parlé de lui.  J'ai du te dire cette Parole du Christ : Laissez les morts enterrer les morts, et nous avons évoqué sa mémoire, sa maladie, son envolée et ce livre fait de tes longs entretiens avec lui. 
Nous l'avons pleuré à la façon des mécréants de ce temps, en errant sur la toile des spectres pour lui arracher des lambeaux de chants dispersés dans la nuit. C'est ainsi pourtant que Bashung a repris vie en nous : sa voix, ses mots, ses questions, ses images, ses climats, ses troubles, ses appels étreignaient à nouveau nos vies pour n'en faire qu'une, par empathie ; car il n' y a qu'une seule vie l'ami, celle que nous croyons perdue et que nous cherchons là au dehors, là où elle ne paraît jamais sinon en vestiges évanescents et en appels désespérés :  

... je n'étais qu'une ébauche au pied de la falaise... 

et du haut de nous deux on a vu... 

j'ai fait le mort t'étais pas née... 

t'accaparer seulement t'accaparer... 

les gens sont des légendes mais leurs âmes prennent le maquis...  

des fois je prie des fois j'me réfugie... 

je t'ai manqué! pourquoi tu me visais!... 

chérie, des atomes, fait ce que tu veux... 

mon ange je t'ai trahi tant de nuits alité que mon coeur a cessé de vivre de me donner la vie si loin de moi... 

toutes ces choses guidées par une étoile... première à éclairer la nuit Vénus... 

que faut-il être encore !... 

délaissant les grands axes j'ai pris la contre allée... 

sommes nous les eaux troubles sommes nous le souvenir... 

ode à la vie ode à la poésie, ode à la parole...

Laissez les morts enterrer les morts et la Vie étreindre à nouveau les vivants car la mort n'atteint que les corps perdus dans le monde et pas les âmes vivantes qui s'en libèrent... 
Rimbaud, s'adressant à elle, lui dit  "Mon âme éternelle observe ton voeu!" Mais nombre d'âmes exilées de  leur voeu préfèrent les labyrinthes obscurs, l'errance et les lamentations interminables au point de ne même plus savoir ce qu'elles cherchent et de perdre le voeu qui les veut en vie. 

Mais là où Bashung reprend vie, tout au fond de nous, en la Vie qui nous veut, là seulement est le passage, là est l'amour vrai et la vraie vie des hommes,  là sont ceux qui prient et qui rient.
Amen !





* Texte de Robert Empain, paru dans Monsieur rêve encore de Patrick Amine, Denoêl. 2009

vendredi 17 novembre 2017

Michel Henry : une nostalgie pascalienne. Bis !


Grâce à Thierry Berlanda

 Nous republions ici avec joie un texte essentiel de notre gracieux ami, philosophe et romancier, Thierry Berlanda intitulé  Michel Henry : une nostalgie pascalienne. Ce texte fut sa contribution au colloque Michel Henry, La vie et les vivants, organisé à Louvain-la-Neuve les 15-17 décembre 2010, où j'ai eu le bonheur de l'entendre et la grâce de faire sa connaissance. Thierry Berlanda a depuis lors publié plusieurs romans dont j'ai parlé ici, notamment Tempête sur Nogales, L'insigne du Boiteux, La fureur du Prince, La nuit du sacre et récemment Naija. J'ajoute que Les actes de ce colloque de 2010 à Louvain, devenu un congrès vu son ampleur, ont parus aux Presses Universitaires de Louvain, sous le titre  La vie et les vivants. (Re-)lire Michel Henry dans la collection "Empreintes philosophiques" n°3, début mai 2013.  Ce texte que l'on peut lire ici, sonde ce qui nous est à la fois le plus lointain et le plus proche, ce qui semble une absurdité pour la raison et la vérité absolue pour le coeur, ce qui rassemble au tréfonds deux grands esprits comme Blaise Pascal et Michel Henry et qui nous rassemble tous, cela même que tous nous cherchons alors que nous l’avons déjà trouvé, cela encore que vise Pascal dans cet extrait : « …je ne puis concevoir l'homme sans pensée : ce serait une pierre ou une brute ». Et que Michel Henry, achevant le concept pascalien, va nous aider à comprendre 

image

Blaise Pascal


 C’est un motif constant chez les philosophes chrétiens de penser une distorsion de l’Etre instituée par la différence (différence avec un e et/ou même avec un a), entre la Terre et le Ciel, entre le fini et l’infini, entre les hommes dans le Monde et Dieu. On trouve ce motif chez Kierkegaard : c’est le thème du « saut », notamment dans le Concept de l’Angoisse, ou le thème du composé du Fini, de l’Infini et de la relation des deux, notamment dans le Traité du Désespoir. Saut, fini et infini, voici bien des marqueurs de la distorsion de l’Etre. Il y a Etre de part et d’autre du saut, du coté du point d’appui comme de celui du point d’arrivée, pour autant que le point d’appui est lui-même constitué par l’intuition d’un point d’arrivée. « Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais déjà trouvé » : si Saint Augustin prête ces mots à Dieu, c’est bien en vertu de la présence de Dieu au cœur des hommes. Des hommes au Ciel, du fini à l’infini, s’étagent ainsi, dans l’imagerie philosophique classique, les rapports entre l’ici-bas et le très haut. Sauf à admettre, ce qui n’est pas notre parti, que soit le Monde, c'est-à-dire les hommes au monde, soit Dieu, sont en dehors de l’Etre, il est clair et d’ailleurs habituel de constater, y compris donc chez Kierkegaard, ce que j’appelle cette distorsion de l’Etre, cet écart, cette bipolarité, qui détermine ce que la tradition a retenu sous le nom de transcendance.
 Chez Pascal, la transcendance, cette distorsion, a atteint un degré la portant aux limites du paradoxe, puisque aussi bien, si la transcendance suppose une continuité, une homogénéité même, entre deux termes, entre deux sites, entre deux pôles de l’être, Pascal inquiète cette continuité en pensant la totale altérité de Dieu. Rappelons nous cette pensée fameuse : « Si cette religion (chrétienne en l’occurrence) se vantait d’avoir une vue claire de Dieu et de la posséder à découvert et sans voile, ce serait la combattre (sous entendu, à juste raison et efficacement) que de dire qu’on ne voit rien dans le monde qui la montre avec cette évidence. Mais puisqu’elle dit au contraire que les hommes sont dans les ténèbres et dans l’éloignement de Dieu, qu’il s’est caché à leur connaissance, que c’est même le nom qu’il se donne dans les Ecritures, Deus absconditus, etc. ». Cette totale altérité est la raison même fondant la nécessité du pari. Le pari ne ressortit pas à une sorte d’intuition vague que nous aurions de Dieu. On n’entrevoit pas Dieu dans un halo, chez Pascal : chez Pascal, Dieu m’est absurde. C’est même cette absurdité, rappelant ou même reprenant le quia absurdum de Tertullien, qui est un des moteurs et même des fondements de la foi. Alors certes, Pascal, dans les Pensées, nous dit bien « qu’il n’est pas incroyable que Dieu s’unisse à nous », mais seulement par la médiation du Christ, qui nous fait la grâce de rapprocher les bords de l’humanité et de Dieu rendus inenvisageables l’un pour l’autre par le péché. 
 Donc, nous voyons une transcendance distordue chez Kierkegaard, une transcendance poussée à la tragédie chez Pascal puisque comportant le risque d’un rendez-vous pour toujours raté entre les hommes et Dieu, le risque d’une promesse qui pourrait n’être jamais tenue, laissant les hommes confinés, assignés, à leur nuit.
 Dans les deux cas, il s’agit bien d’une transcendance typiquement chrétienne, qui n’a donc rien à voir avec le motif platonicien d’une transcendance des Idées, par exemple, puisque chez nos philosophes chrétiens, s’en remettre à la raison pour atteindre les vérités dernières serait plutôt une manière de s’assurer d’en demeurer éloigné. Cette dernière remarque doit être entendue comme notre premier coup de semonce contre la trop commode et trop entendue connivence de la religion chrétienne avec le thème de la transcendance, lequel pourrait bien être, on commence peut-être à l’apercevoir, plutôt une rémanence grecque qu’un motif typique du christianisme. Le christianisme, en effet, est fondé sur une idée, je ferais mieux de dire une expérience, et mieux encore une épreuve, du Dieu tout autre, du Kadosh biblique. Il évoque donc une transcendance portée aux limites de sa propre définition, puisque comme chez Pascal il met en péril le principe d’une continuité logique, d’une mesure commune, d’une simple différence de degré entre la Terre et le Ciel, entre le Monde et Dieu. Seul, nous l’avons dit, la grâce du Christ, la grâce de sa naissance, la grâce de sa parole et celle de son sacrifice et de sa résurrection, nous disposent à une restauration de l’Alliance brisée par le péché. Entre les hommes et Dieu, ce n’est pas le fleuve grec qui coule, comme entre le sensible et l’intelligible, que nous pouvons traverser dès lors que nous sommes instruits en navigation selon les principes de la raison ; ce n’est pas un fleuve, c’est un océan qui s’étend entre les hommes et Dieu, un océan dont les hommes ne perçoivent absolument pas l’autre bord, c’est un espace sans rives ni rimes. Il ne s’agit pas de s’y embarquer sur un bon bateau, muni d’une bonne carte et de bons instruments, guidé par un bon timonier ; devant l’océan de la séparation des hommes et de Dieu, il ne peut s’agir pour nous que de nous jeter à l’eau, comme Pierre apercevant Jésus ressuscité sur la grève de Tibériade, complètement dépourvus que nous sommes, aussi bien de carte, d’instruments et de timonier, car cet océan, n’est en vérité pas même un océan. D’un océan, même si nous ne voyons pas l’autre bord, nous savons qu’il en existe un, et cela en vertu même de ce que nous savons ou avons préalablement l’intuition que la terre est ronde par exemple. Mais de la séparation entre les homme et Dieu, nous ne savons pas s’il en existe un autre bord, et de là nous ne savons pas si c’est un océan, ni même d’ailleurs que c’est une séparation : nous ne savons même pas que nous sommes séparés de Dieu car nous ne savons rien de Dieu et vivons donc dans la séparation d’avec lui d’une façon complètement aveugle. Voilà d’où part et d’où parle Pascal. Drôle de transcendance alors, vraiment, que ce que j’appellerais plutôt une déchirante tragédie de l’absurdité, l’absurdité étant d’ailleurs le ressort de toute tragédie, je veux dire l’absurdité au sens latin de « surdité » entre deux êtres, à la fois cause et conséquence de l’absence de l’un à l’autre, c'est-à-dire pas même de leur séparation, mais de leur ignorance et indifférence réciproque (au risque de surprendre, j’insiste sur « réciproque »). D’ailleurs, c’est ainsi que Epicure, du point de vue uniquement rationnel qui est le sien, conçoit le divin : absent, indifférent, sourd.

 Avec les thèmes de l’ignorance radicale, de l’incommensurabilité des hommes à Dieu, qui sont à l’œuvre chez Pascal, nous avons préparé, en envisageant l’ébranlement de la transcendance, l’occurrence des thèmes développés par Michel Henry. Les thèmes henryens tiennent en effet à l’invisibilité de Dieu. Absurde et invisible sont, j’ose le dire, synonymes : ils ne se rapportent pas au même défaut des sens, l’un l’ouïe et l’autre la vue, mais ils procèdent chacun de la même résolution à congédier les sens. Je m’empresse de rappeler qu’aussi bien pour Pascal que pour Henry, il ne s’agit pas de congédier les sens en tant qu’ils feraient obstacle à la manifestation de la vérité, laquelle serait par ailleurs perméable à la raison. Pour Michel Henry, en effet, les yeux de la raison n’y voient pas plus clair, en ces matières, que les yeux du corps. Invisible qualifie Dieu aussi bien du point de vue, si j’ose dire, des sens que de celui de la raison. Et chez Pascal, il en va de même : « Si on soumet tout à la raison, notre Religion n'aura rien de mystérieux et de surnaturel, dit-il. Si on choque les principes de la raison, notre Religion sera absurde et ridicule ». Comprenons que pour Pascal, Dieu ne parle pas à la raison, mais comme il le dit lui-même, qu’il est sensible au cœur. 
  Ici s’instaure le second pilier du christianisme : à coté du premier pilier de l’absurdité des hommes à Dieu, celui, au contraire, de l’intimité des hommes à Dieu. Or comment ne pas considérer ces deux ressorts de la foi chrétienne comme apparemment contradictoires ? D’une part Dieu serait absurde, c'est-à-dire séparé, et d’une séparation telle qu’elle est inconcevable en elle-même : Dieu serait étranger, inconnu et inconnaissable, absent au point que nous n’ayons aucune idée de cette absence sans indice ; et d’autre part, il nous serait intime, c'est-à-dire familier, quotidien, non pas proche de nous mais à même, présent à nos cœurs comme peuvent l’être nos plus proches et même davantage. 

 Michel Henry et Pascal sont tous les deux installés dans cette contradiction supposée. Et tous les deux, d’un même pas, d’un même souffle, ils vont la faire voler en éclats.

 Comment ? En posant, en manifestant faudrait-il dire, que Dieu est à la fois, à la fois je dis bien, ce qui nous est le plus étrange ou étranger, et le plus intime. Dieu est à la fois ce que j’ignore au plus haut point et ce que je connais le plus certainement. Certes, je ne le connais pas en lui-même, et c’est bien là ce qu’il faut entendre par son étrangeté, mais je le connais, c'est-à-dire « je l’éprouve » par le cœur.

 Ce qui semble alors presque aussi étrange que ce double motif contradictoire du christianisme est selon moi que Michel Henry, jumeau de Pascal pour les raisons que je viens d’esquisser, lui qui dialogue avec à peu près tous les philosophes, de Irénée de Lyon à Heidegger, en passant par Descartes, Kant, Hegel et Husserl, ne dit rien ou presque de Pascal. Nous allons voir tout de suite que ce troublant oubli n’est pas du tout l’indice d’une opposition, mais bien plutôt celui d’une identité de points de vue. De même que pour voir quelque chose ou quelqu’un, il ne faut pas être soi-même cette chose ou ce quelqu’un (la montagne ne voit pas la montagne qu’elle est, ni l’arbre l’arbre qu’il est, ni moi l’homme que je suis), de même si Henry ne voit pas Pascal, c’est parce qu’il est, d’une certaine manière, Pascal. Qu’est-ce à dire ? Que Michel Henry est installé au cœur même du concept pascalien, qu’il développe le sien dans une fidélité sans écart à celui de Pascal, et que même, selon moi, il accomplit le concept pascalien, sur le mode de ce que j’ai appelé, dans le titre de cette contribution, d’une nostalgie, c’est-à-dire d’un retour pathétique (c’en est le sens grec, vous vous doutez que je n’emploie pas ce mot au hasard) vers Pascal, ou plutôt vers cela dont Henry provient de même que Pascal, non pas tant en ce que Henry serait fidèle à Pascal, mais plus encore en ce que tous les deux sont fidèles, identiquement, à ce que Henry appellerait la vérité du christianisme.

 Cette vérité qui identifie Pascal à Henry, quelle est-elle ? Nous l’avons déjà remarquée mais il faut l’approfondir. Dieu est à la fois mon plus étranger et mon plus intime, mon plus absent et mon plus présent, mon plus autre et mon plus « moi-même », à la fois absurde, sourd à moi et moi à lui, et mon origine et ma vocation. Henry écrit d’ailleurs dans C’est moi la vérité, qu’il n’y a pas à proprement parler de nature humaine, mais une nature divine de l’homme.

 On pourrait m’objecter que Pascal est on ne peut plus différent de Michel Henry, parce que le premier est un penseur de la transcendance, et l’autre, on le sait bien, un tenant de l’immanence absolue. Or Deleuze, par exemple, est aussi un tenant de l’immanence absolue, mais je conçois néanmoins que Deleuze, bien que formellement proche de Henry, en est beaucoup plus éloigné (quoi qu’il y aurait aussi à interroger la nature de cet éloignement), que Henry ne l’est de Pascal, tout transcendant que soit le registre de l’un et immanent celui de l’autre. Ne nous laissons pas, en effet, perturber voire abuser par cette apparente disjonction transcendance/immanence, et voyons plutôt que la transcendance selon Pascal à tout à voir, je dis bien tout, avec l’immanence selon Henry. Cette disjonction, purement formelle, est en effet, en elle-même, dépourvue de contenu et ne fonctionne que dans le registre grec, et/ou hérité des Grecs, d’une opposition, en somme, entre Platon et Aristote, sur le point de savoir si l’on connaît par les sens ou malgré eux. Ce formalisme, comportée dans et par la langue que la théologie chrétienne parle elle-même depuis l’origine, n’est en soi rien de chrétien. Pour Pascal, en effet, de même exactement que pour Henry, la différence de statut et de pertinence des sens et de la raison, n’a aucun sens, ni non plus d’ailleurs, disons le au passage, celle entre l’esprit et la chair. Ainsi, l’invisible, l’absurde, Dieu, n’est pas à la portée des sens non plus qu’à la portée de la raison (je veux dire la raison géométrique ou paramétrique) : Dieu est sensible au cœur, Dieu parle au cœur. 

 Ayant révoqué le bien fondé de la différence entre transcendance et immanence, en tout cas dans le registre qui est le nôtre et qui n’est pas du tout celui de la science positive (je ne nie pas bien sûr que le soleil, par exemple, soit en lui-même sans doute plus conforme aux résultats de mes calculs qu’à ce que j’en vois avec mes yeux (quoi qu’il y aurait aussi à dire sur ce point, mais pas maintenant), ayant donc aboli la légitimité du formalisme classique grec ou hérité des Grecs, nous sommes désormais tout disposés à bien voir l’identité de Henry et Pascal, une identité forgée dans le travail du même concept, lequel ressortit à la même intuition initiale, ou plutôt à la même épreuve initiale et d’ailleurs de tous les instants, que Dieu parle au cœur. Je veux dire, dans les mots mêmes de Michel Henry, que Dieu, et c’est bien là l’accomplissement nostalgique henryen du concept pascalien, son achèvement, que Dieu parle au cœur, est sensible au cœur, autrement dit que le Verbe se fait chair. C’est-à-dire que chez Pascal comme chez Henry, nous sommes en présence d’une phénoménologie de l’incarnation. Ainsi Dieu n’est pas sensible au cœur comme s’il était en dehors du cœur, et donc comme si Dieu était « du monde » et que je le concevais comme extérieur à moi (nous serions encore alors dans un rapport formaliste grec du point de vue duquel Henry et Pascal divergeraient), mais Dieu est sensible au cœur en tant qu’il est le cœur, je veux dire avec Henry, que Verbe il se fait cœur (Henry dit chair et c’est bien exactement dire le même). 
 De là, comment tenir que le cœur, que mon cœur, ma chair, c’est-à-dire cela où s’éprouve Dieu, me soit étranger ? Selon Pascal et identiquement selon Henry, il n’est pas plus incroyable que mon cœur me soit étranger que mon cœur me soit intime, pas plus intenable qu’il me soit autre qu’il me soit mien. En tant, en effet, que mon cœur n’est rien de visible, qu’il est absurde, qu’il n’est rien de mondain, c’est-à-dire de perméable non plus aux sens qu’à la raison, il est bien étranger à tout discours, à toute lumière, à toute gloire du monde. 
Or, si j’ose dire, il bat.


Le Coeur Vivant. 2006


J’entends par là que s’éprouve en lui, par lui, la séparation océanique dont j’ai parlée, en dépit de l’absurdité ou de l’invisibilité de cette séparation et de ce dont elle est la séparation. Qu’il batte signifie qu’une nostalgie, un retour pathétique, me ramène, à l’aveugle donc, à ce que les sens et la raison séparent de moi, et qui, en dépit de cela, ne cesse jamais, comme le dit Henry, de m’apporter dans la vie, c'est-à-dire, à proprement parler, de m’incarner. Et pas d’incarner un moi tel qu’il m’apparaît par ailleurs dans la gloire du monde, c’est-à-dire par les sens et la raison, mais bien en tant qu’il leur est invisible et absurde : un moi qui ne doit rien au monde et tout à Dieu, je veux dire un vivant.

 La lecture que Michel Henry fait de Descartes nous conforte, s’il en était besoin, dans cette conviction de l’identité philosophique et religieuse de Pascal et de Henry. Selon Michel Henry, en effet, Descartes n’est pas seulement, n’est pas d’abord, n’est pas éminemment, le prince des sciences modernes ordonnées au principe du scio quia demonstratum. Il est le premier philosophe qui, dans une radicalité inouïe (inouï est un des adjectifs préférés de Henry : l’écho de l’absurdum s’y déploie admirablement). Non, selon Henry, Descartes est avant tout, et avant d’ailleurs que Descartes ait lui-même, semble-t-il, déchu de cette exigence initiale pour fonder des concepts positifs, Descartes est avant tout le penseur d’une distorsion de l’homme à lui-même. Quoi donc en effet aurait motivé son travail d’éboulement complet des savoirs classiques, si ce n’est son désir impérieux de sortir de la nuit de cette distorsion, de rapprocher les berges d’une plaie, d’une béance, d’une séparation de l’homme d’avec lui-même ? Mettre fin aux racontars des sciences d’autrefois afin d’assurer la science moderne grâce à une droite méthode est certes une conséquence de la fulgurance cartésienne initiale, mais ce n’en est pas du tout la motivation. Ainsi, lorsque Descartes établit que je pense donc que je suis (c’est celui de la deuxième méditation et celui du Discours), il fonde bien l’être dans une structure prédicative dans laquelle l’être se déduit de la pensée, la pensée elle-même n’advenant à elle-même que dans un sentir (chapitre Videre videor, de la Généalogie de la psychanalyse, où il est admirablement établi que « je pense » fait sens dans un « je sens que je pense... et que donc je suis »). Afin de n’en pas douter, écoutons Descartes lui-même, chapitre 1, 9 de ses Principes de la Philosophie, cité d’ailleurs par Henry, dont la lecture est d’ailleurs sur ce point quasi similaire à celle de Ferdinand Alquié : « …si j’entends parler seulement de l’action de ma pensée ou du sentiment , c’est-à-dire de la connaissance qui est en moi qui fait qu’il me semble que je vois ou que je marche, cette conclusion est si absolument vraie que je n’en puis douter, à cause qu’elle se rapporte à l’âme qui seule a la faculté de sentir ou bien de penser en quelque façon que ce soit. » C’est bien cela, cette pensée ou ce sentiment, cette connaissance qui est en moi, qui demeure seule après l’épochè et qui va féconder le cogito. Or la pensée, selon Michel Henry, est le mot cartésien pour dire la vie, et la vie est le mot henryen pour dire l’apparaître de l’apparaître lui-même, qui est un autre nom de Dieu (cette démonstration est parfaitement claire dans « Incarnation, une philosophie de la Chair » et dans le premier chapitre, déjà mentionné, de « La Généalogie de la Psychanalyse »). On voit ici, sans que je m’y étende davantage, que Descartes peut à son tour, le Descartes des débuts en tout cas, intégrer la confrérie insoupçonnée des fidèles aux principes cardinaux du christianisme : l’intimité de Dieu à mon cœur, à mon sentir, et en même temps, ou plutôt d’avant même le temps, son mystère.
 Ce détour par Descartes nous permet de remarquer ce trait constant chez Michel Henry, d’ignorer son ou ses jumeaux philosophiques, je veux dire Pascal, alors qu’il dispute longuement avec ses dissemblables, je veux dire, entres autres Marx et bien d’autres que j’ai déjà cités, Descartes notamment, en tant qu’à partir d’une épreuve initiale très voisine de celle de Pascal et de Henry, il déroge ensuite pour se consacrer aux sciences (ce qui fut d’ailleurs un grand bien pour elles). Mais le but de cette remarque n’est pas de fustiger Descartes (qui suis-je pour même l’envisager ?), ni de faire quelque reproche à Michel Henry qu’on pourrait trouver étrangement lacunaire sur ses pareils philosophiques, sur Pascal, mais bien de fonder ce que j’ai appelé une identité nostalgique de Henry et de Pascal, en vertu de laquelle Henry consacre des livres entiers, sublimes comme chacun ici le sait, à montrer en quoi il diverge de la tradition de la pensée occidentale, et en vertu de laquelle, aussi, on lit constamment dans les marges de ces livres, aussi invisible mais certaine que la présence de Dieu au cœur des hommes, et sans doute de même ressort, celle de Pascal à la pensée de Michel Henry.

 J’en terminerai en développant rapidement l’idée que si, comme nous l’avons vu, la lecture de Pascal a bien des égards éclaire l’oeuvre de Henry, l’oeuvre de Henry, réciproquement, réalise bien une sorte, comme je l’ai annoncé, d’accomplissement, d’achèvement de la pensée de Pascal. Tout à l’heure nous avons remarqué, citant Michel Henry, que « je pense » est le mot cartésien pour dire « la vie », et pas une vie anonyme et universelle, qui comme le dit Henry n’aurait aucun sens, ou alors un sens générique, extérieur, comme la bios des Grecs (des grecs de toutes les époques et de tous les pays d’ailleurs, « parlés » par une langue, je cite maintenant Michel Henry dans « C’est moi la vérité », « qui véhicule les schèmes pratiques et cognitifs qui définissent une culture »), mais la vie comme « ma vie », celle qui m’instaure comme vivant, qui m’apporte sans cesse dans la vie, ainsi que le montre Henry dans le même opus, chapitre 7, en explorant la parole du Christ rapportée dans Jean 10,10 : Moi, je suis venu pour qu’on ait la vie. Or si cette instauration comme vivant est bien le contenu réel du cogito cartésien (je ne cite pas la troisième méditation mais chacun en entend ici l’écho), que dire, a fortiori, de ce qu’il en est pour l’auteur des « Pensées ». Je ne jouerai sur le mot de « pensées » en tant que titre, posthume et friable, des fragments de Pascal, mais je peux, je dois, citer cet extrait bien connu : « …je ne puis concevoir l'homme sans pensée : ce serait une pierre ou une brute ». Que dit Pascal dans cet extrait ? C’est Michel Henry, achevant le concept pascalien, qui va nous aider à le comprendre.

 « Sans pensée » signifie sans vie, c’est-à-dire sans apparaître de l’apparaître lui-même. Un homme sans pensée serait, dit Pascal, une pierre, c’est-à-dire pour Michel Henry, un invisible et un aveugle, quelque chose pour qui, ou plutôt pour quoi, son milieu ne serait rien et lui-même non plus. D’ailleurs, la locution « lui-même », qui suppose une réflexivité, et donc a priori une ipséité de la pensée, donc de la vie, n’aurait ici aucun sens. L’homme sans pensée serait une pierre, pour Pascal, signifie que l’homme en qui le verbe ne s’incarnerait pas ne serait pas un homme, mais un vague quantum paramétrique, absent à soi et aux autres, et cette fois pas du tout d’une manière tragique, séparée, pathétique, mais sur le mode absolument et définitivement égal d’une chose.
 Et cette chose, je ne puis la concevoir, dit Pascal. Il faut entendre ici que pour Pascal, il est beaucoup plus insupportable pour la raison de se figurer un homme sans pensée, qu’un homme instauré comme tel par l’incarnation du verbe, dans la chair qui le fait ou qui se fait homme. Et que ce soit insupportable pour la raison est renforcé par l’idée qu’un cœur, qu’une chair, bat. Non pas l’idée, d’ailleurs, d’un cœur ou d’une chair, mais ce cœur et cette chair, la mienne, celle de chacun de nous, qui nous identifie en nous-mêmes et les uns pour les autres. Que mon cœur batte (on a compris qu’il ne s’agit pas de la palpitation d’un viscère, n’est-ce pas ?), que ma chair soit l’épreuve, l’éprouver de l’incarnation du verbe, voilà qui pour Henry, illuminant Pascal, est indubitable pour peu que je me défasse de l’apparence pierreuse, de la boue dont je suis issu en tant que consistant dans le monde. « Que je me défasse » ne veut pas dire que je doive m’amputer de quoi que ce soit, bien qu’il y ait eu sans doute une tentation de cet ordre chez le dernier Pascal : cela veut dire, avec le sourire et l’autorité bienveillante de Michel Henry, qu’il faut quand même s’efforcer de vivre aussi, de vivre d’abord, selon l’esprit, selon le souffle qui anime la boue, c’est-à-dire de n’être plus sourd ni aveugle à l’épreuve, que je suis, moi-même et m’instaurant comme tel, de l’incarnation du Verbe.
 C’est ici que Henry accomplit et achève Pascal, et d’ailleurs aussi la tradition philosophique chrétienne toute entière : la boue, la pierre n’est pas la chair, ce n’est pas cela qui s’éprouve et qui éprouve qui serait indigne, ou qui serait un mal. La boue, la pierre que serait « l’homme sans pensée », de Pascal, serait celui qui, croyant s’affranchir, peut-être, de tout en s’affranchissant d’abord de soi, en vue de conquérir la toute puissance d’un « parametron » absolu, du géomètre universel, renonçant à ressentir et éprouver la vie l’instaurant lui-même dans sa vie, au comble de l’orgueil, deviendrait cette pierre, faisant, qui sait, ses calculs de pierre, sans que plus rien ne lui soit rien, ni que personne ne lui soit personne, et que lui, plus même un soi d’ailleurs, ne soit plus rien ni personne pour rien ni personne.
 Enfin, cet enjeu : devenir pierre ou devenir homme, se vouer au monde ou s’ouvrir au sentir de la Vie (double génitif), on voit bien (je l’espère en tout cas) qu’il n’a pas lieu dans, j’allais dire, la géographie mythologique ou titanoïde des Grecs, de la Terre en opposition au Ciel, mais dans un homme, vous, moi, en refus ou non de la grâce de Dieu, en refus ou non du don du Verbe s’incarnant et l’apportant ainsi dans la vie. La transcendance des anciens, y compris chrétiens, celle de Pascal encore, bien que moins en allégeance conceptuelle à l’égard des grecs que la plupart de ses prédécesseurs et aussi de ses suivants, est donc une sorte de représentation, et en cela reste une configuration mondaine de ce qui n’a rien de mondain. La transcendance, avec cet écart, cet espace mythologique, cet océan sans bord qu’elle est pour les philosophes chrétiens de la tradition, ne dit rien d’autre, et c’est considérable, que ce qui se joue dans le plan de l’immanence absolue tel que pensé par Michel Henry : la transcendance, est comme un dispositif à la fois de représentation et d’évitement, à la fois une mise en lumière et une censure, de cette simple et apparemment humble vérité, que la Terre et le Ciel, que le Monde et Dieu, que la pierre et le vivant sont à la fois, et chaque fois chaque instant, cela que je peux vouloir ou refuser.
 C’est ici l’apport gigantesque de Michel Henry à l’histoire de la philosophie chrétienne, d’avoir ramené le mythe grec de la transcendance à l’intimité d’un cœur, d’une chair, de chaque fois ce cœur ou cette chair. Mais en cela, Michel Henry a-t-il rapetissé l’enjeu, avilit Dieu ou le Ciel, en le sortant du champ générique (le genre humain, le divin tout autre) ? Au contraire, il me semble qu’il a non pas réduit l’espace de l’ancienne transcendance aux dimensions d’une chair, mais qu’il a élevé, en la révélant en elle-même, la chair, le cœur, le vôtre, le mien, à la dimension, qui a toujours été la sienne, ou plutôt une fois encore qui est la sienne intemporellement, à la condition que nous acceptions la grâce de l’incarnation du Verbe, à la dimension, oui, ou plutôt au sans mesure, à l’amour sans mesure, de Dieu.
 Ainsi, l’océan sans bord n’est pas devant nous comme s’il était dans le monde ou du monde : il est en nous. Et c’est cet espace, ce non-espace plutôt, sans bords, sans rives ni rimes, cette distorsion tragique, cet « à la fois » du plus intime et du plus étranger, que nous avons à résoudre soit d’ignorer, au risque de devenir une pierre, soit de nous y engager au risque de devenir… un homme.

 Ce n’est pas sur mes propres mots que je veux vous laisser, mais sur ceux, vivifiants, de Michel Henry lui-même, dans Paroles du Christ, ce testament spirituel d’une beauté et d’une profondeur à mon avis unique dans toute l’histoire de la pensée, où s’accomplit et s’achève le concept pascalien. Il y est question, dans ce passage du chapitre 10, de l’identité de la compréhension immédiate que nous avons de la parole de Dieu et de la compréhension immédiate que nous avons de nous-mêmes. « Seul le mot de compréhension, dit Henry, est ici impropre. Car ce n’est pas d’une connaissance au sens habituel qu’il s’agit. La compréhension s’opère dans un enchaînement d’idées, de significations qui deviennent valides à partir du moment où on peut les apercevoir dans une évidence qui relève du voir, c’est-à-dire de la parole du monde. Tout autre est la possibilité qu’à l’homme d’entendre la Parole de Dieu si elle réside dans sa condition de fils de Dieu, ou, comme nous le disons encore, dans sa naissance intemporelle. Elle signifie que la venue de l’homme dans sa condition de s’éprouver soi-même et de se révéler à soi s’accomplit dans l’auto-révélation de la Vie absolue en son Verbe. En d’autres termes, la possibilité qu’a l’homme d’entendre la parole de Dieu lui est consubstantielle. Et cela concerne au premier chef la Parole du Christ en tant qu’il est le Verbe, cette Parole de la Vie en laquelle tout vivant advient à lui-même. »



Texte : Thierry Berlanda
Illustrations : Portrait de Blaise Pascal, huile sur toile de Louis-Isaac Le maistre de Sacy  
; La Vie, ou le Vivant, huile et pastel sur velours noir, 160 x 280 cm. Robert Empain.2006

vendredi 10 novembre 2017

Rire de ses naufrages est de l'ordre de la louange



Grâce à toi Denis Vasse

Denis Vasse est jésuite, psychanalyste et médecin



Rires. Aquarelle du carnet de doubles. 35x55 cm. 1996

 

Titre original : Le rire est une rencontre

  Propos recueillis par Fabrice Lengronne pour la revue Pluriel
et publiés sur le site de Denis Vasse


Manifestation de la reconnaissance ou de la non-reconnaissance de la parole, le rire peut être ouverture ou bien enfermement. Il est aussi ce qui brise l’idolâtrie. Denis Vasse nous explique comment le rire caractérise l’homme et lui permet de trouver son identité.


Pluriel : Quelles sont les dimensions du rire ? D’où vient-il et que manifeste-t-il en l’homme ?

Denis Vasse : Le rire est une figure qui marie des contraires. C’est souvent un compromis historique entre le mensonge et la vérité. Le rire est provoqué par l’émergence d’un sens dans une proposition ou un mot, un sens qui n’était pas attendu. Ce peut être de l’ordre de l’étonnement, et le rire est alors une espèce d’ouverture à un espace que l’on n’attendait pas. Mais aussi, à cause de l’autre sens qui apparaît dans le rire, ce peut être le lieu d’une résistance formidable. Il y a une manière de rire qui est une façon de ne rien vouloir entendre de ce qui se dit, non seulement à l’extérieur, mais aussi à l’intérieur de nous. Dans l’expérience analytique qui est la mienne, à cause de cet espace qui s’ouvre dans la contradiction, je crois que le rire peut être la porte d’entrée dans deux processus opposés : la dérision et la joie.


Pluriel : Comment se manifeste cette ambivalence du rire ?

Denis Vasse : La dérision est une manière de s’emparer avec lucidité des deux sens qui apparaissent pour les annuler. La dérision est vraiment, pour moi, un symptôme de la folie : elle est la constante mise en annulation du sujet parlant et désirant. C’est une façon d’avoir un discours exact qui annule le sujet par une ambiguïté constante et permanente. C’est annuler la vérité en la disant. On trouve là le lien entre le rire et la mort : il n’y a qu’une manière de faire la nique à la mort, c’est d’annuler le sujet. On rencontre cliniquement des patients qui font le mort pour ne pas mourir. Accepter la rencontre de la différence, c’est prendre un risque: celui de l’émergence du sens, et de la remise en cause qui peut en surgir. Dans certaines psychoses, la naissance même est vécue comme une mort. A partir du moment où la différence mort/vie est annulée, vous ne risquez plus rien. Si vous annulez la différence vérité/mensonge, il n’y a plus de parole, et vous ne risquez plus rien. C’est le rire dérisoire.


Pluriel : A contrario, le rire peut se manifester positivement …

Denis Vasse : Le rire peut être ouverture à la reconnaissance d’une libération du sens qui permet au sujet d’entrer dans son histoire. Cela l’aide aussi à reconnaître que ce qui parle en lui n’a aucun des deux sens que fait apparaître le rire, mais qu’il éveille un sens qui est en nous. Ce rire-là ouvre sur la douceur, et en particulier sur la louange. Il peut être le lieu de libération du sujet. La joie découverte dans le rire, qui ne se nourrit pas de l’opposition, contrairement au rire dérisoire, est de l’ordre de la louange. Elle se transmet. C’est d’ailleurs à cela qu’on la reconnaît. La joie se donne comme la parole et la vie se donnent. C’est donc le signe de la naissance.


Pluriel : On trouve le rire et le sourire aux moments cruciaux de la vie. Par exemple à la naissance, dont vous venez de dire que c’est le signe, et parfois à la mort ou dans des moments tragiques…

Denis Vasse : Le sourire, qui apparaît très tôt chez le nouveau-né, est ce qui donne un visage à quelqu’un. Il témoigne que la parole est toujours « déjà là ». Quand l’enfant sourit, il répond à ce qui parle en lui quand on lui parle. On est au cœur même de la psychanalyse : parler, pour un homme, c’est répondre à ce qui parle en nous quand on nous parle. Je crois d’ailleurs qu’on peut voir le progrès d’une cure à la modification du visage et du sourire de quelqu’un, sans tomber pour autant dans un délire d’interprétation. Sourire et avoir un visage, c’est toujours confesser une altérité. Dans l’ordre de la psychose et de la perversion, il n’y a pas d’autre, et il n’est pas question, inconsciemment bien sûr, de confesser l’autre Même si pour le patient, c’est la souffrance ultime, l’enfermement par excellence.

Quand on rit à posteriori d’un événement dramatique, ce n’est pas de l’ordre de la dérision. Il n’y a qu’une manière de dire que l’on est vivant, c’est dire qu’on a traversé la mort. Il n’y a qu’une manière de rendre grâce, c’est de raconter ses naufrages. Ce rire-là est de l’ordre de la louange : il est une reconnaissance du sens qui a surgi dans la catastrophe.


Le rieur se mire. Aquarelle du carnet de doubles. 35x55 cm. 1997




Pluriel : Le rire traduit un surgissement du sens. Un sens unique ?

Denis Vasse : S’il est lieu d’enfermement sous une fausse transparence dans la dérision, le rire est aussi le lieu d’une multiplicité de sens où apparaît le sujet qui n’est réductible à aucun des sens, mais qui parle à un autre. L’animal ne rit pas. Il n’y a pas pour lui cette émergence du sens qui est toujours multiple dans le langage. C’est dans la polysémie des mots qu’est indiqué quelque chose du sujet qui n’est réductible à aucun des mots. Le rire, c’est le lieu de l’altérité. Il y a deux possibilités de fonder une différence : soit dans un tiers, la parole ou l’esprit, dans lequel les termes de la différence peuvent se rencontrer sans s’exclure ni se confondre. C’est la différence fondée dans l’unité de l’esprit. Ou bien, s’il y a exclusion du tiers qu’est la parole, la différence ne peut plus se fonder que sur une opposition. On comprend bien comment l’unité de l’esprit qui fonde la différence, c’est la paix, et l’opposition des différences entre elles, c’est la guerre. C’est l’un ou l’autre, mais pas les deux ensemble, et il n’y a pas de troisième voie. Il y a des gens qui ne supportent pas les jeux de mots, parce que cela révèle un double sens ; ça éveille en eux une violence intérieure qui est restée ignorée. La peur de la polysémie vient d’une différence fondée sur une opposition.


Pluriel : L’homme, créé à l’image de Dieu, traduit-il par son rire un rire de Dieu ?

Denis Vasse : Nous sommes créés à l’image de Dieu. Mais justement, Dieu n’a pas d’image. Nous sommes créés à l’image de celui qui n’a pas d’image. Cela met l’accent sur la primauté de la parole. Ce peut être la vérité en ce qu’elle ordonne et qu’elle ouvre l’imaginaire au réel. Tout ce qui, en nous, est image de Dieu et qui n’est pas ouvert à la parole n’est qu’une image de nous. C’est de l’idolâtrie. Par contre, le sourire de la chair témoigne que cela parle depuis les origines !

Quand le rire est provoqué par la peur, il traduit une résistance au désir. Quand, au contraire, il est provoqué par un consentement au désir, il y a acceptation de la rencontre, qui fonde le sujet. Le désir, c’est le désir de l’Autre, comme dit Lacan, et j’ajouterais : le désir de Dieu.

Quand une structure psychique est coincée dans un rire dérisoire, qui est donc pervers, il y a, pour sortir de la dérision, un passage obligé par les larmes. C’est la chute d’une image fondée contre. L’imaginaire ( c.à.d ici la construction de l’image qu’on a de soit) est toujours fondé contre dans la mesure où il veut se prouver à lui-même sa différence. C’est vrai entre l’homme et la femme, entre l’adulte et l’enfant. L’imaginaire est souvent fondé contre la parole et contre l’autre.

Nous n’avons pas d’autre lieu pour accéder à la parole que celui de la différence. Dans la Bible, la parole surgit entre Adam et Eve, dans un lieu de reconnaissance envers Dieu. Si l’on est déconnecté de cette parole originaire, on n’est plus sujet de la parole, mais sujet de l’imaginaire: on défend sa propre image. Aujourd’hui, la conception que l’on a de l’identité consiste à défendre sa propre image. C’est un détournement de l’identité humaine. L’homme entre dans un rapport vrai à son identité quand il perd son image. Quand il réside dans la parole, comme dit Heidegger. Un rire qui ne renvoit pas au silence de la parole, le silence qui permet à la parole d’exister, est un rire qui n’a rien à dire.
 
Pluriel : Quand on ne sait pas rire, c’est qu’on a un problème avec la parole ?

Denis Vasse : Beaucoup d’enfants et d’adultes n’ont pas les mots pour leur chemin intérieur. Ce n’est pas une question d’information, mais de témoignage. C’est l’autre côté du rire, le rire impossible : il réclame une compassion extraordinaire.

Dans la Bible, Sarah dit : Dieu m’a donné de quoi rire et tous ceux qui l’apprendront me souriront. Le sourire, c’est l’accomplissement de la bonne nouvelle. La bonne nouvelle, c’est qu’on est vivant, et ce qui nous rend vivant, c’est la rencontre. La vie n’est pas donnée comme un objet. Elle est donnée dans la rencontre. La première rencontre, c’est la naissance. Une vrai rencontre, c’est ce qui nous autorise à réinterpréter notre naissance. C’est l’aujourd’hui du Deutéronome « Je vous avertis solennellement aujourd’hui, je place devant vous la vie et la mort… Choisissez la vie. » La parole n’est que maintenant, ou elle n’est pas. On peut refuser d’interpréter à la lumière de la parole, mais alors on interprète à la lumière de ce qu’on imagine. L’intervention de la parole, c’est être délogé de ce que nous imaginons. Il y a de quoi rire !
Denis Vasse,

Aux Editions du Seuil :
  • Le temps du désir, 1969.
  • L’ombilic et la voix, 1974.
  • Un parmi d’autres, 1978.
  • Le poids du réel, la souffrance, 1 983.
  • La chair envisagée, 1988.
  • L’Autre du désir et le Dieu de la foi, 1991.

Illustrations : Aquarelles de Robert Empain

samedi 28 octobre 2017

Aujourd’hui il me faut demeurer chez toi


Grâce au Père Dom Jean Pateau


+

DÉDICACE
Homélie du Très Révérend Père Dom Jean PATEAU
Abbé de Notre-Dame de Fontgombault 


Le 12 octobre 2017
Videre Jesum
Voir Jésus
Lc 19, 4

Chers Frères et Soeurs,
Mes très chers Fils,

LA FÊTE DE LA DÉDICACE rappelle un événement pittoresque de la vie de Jésus : sa visite dans la maison de Zachée, le collecteur d’impôts. À Jéricho, on montre encore un sycomore qui serait celui où cet homme de petite taille grimpa afin de réaliser son désir le plus cher : voir Jésus.

Lors de la cérémonie de la dédicace d’une église, les rites, d’une rare ampleur, signifient la prise de possession par Dieu de la maison faite de main d’homme : l’eau bénite, l’huile, imprègnent murs et autels, le feu même vient éclairer de salueur le nouveau sanctuaire. Ce lieu devient redoutable : c’est la maison de Dieu et la porte du Ciel. (cf. introît de la Messe)

Ne serait-il pas pourtant légitime de s’interroger sur le bienfondé de la mise en relation entre la fête de la Dédicace et la visite rendue à Zachée ? Nulle part, il n’est dit que le Seigneur aurait pris possession de la maison de son hôte. Zachée promet de donner la moitié de ses biens aux pauvres, et de rendre au quadruple les sommes qu’il aurait extorquées à tort à ses contribuables.

Le dernier verset de l’Évangile vient cependant éclairer nos doutes : « Le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. »

Si le Seigneur ne prend pas possession de la maison de Zachée, c’est de son coeur qu’il devient le maître.

De fait, le Seigneur n’est demeuré que quelques instants, le temps d’un repas, dans la maison de son nouvel ami. Il pourrait en revanche demeurer toujours en son coeur.

L’église de pierres, que ce soit celle d’un monastère, d’un village, une chapelle, sont des lieux consacrés, mis de côté pour honorer, louer Dieu, et ordonnés à l’accomplissement du culte divin. L’Ancien Testament évoque cette attention de Dieu quant au caractère sacré du lieu où il demeure, qu’il s’agisse du Buisson ardent avec Moïse ou du Saint des Saints. Il y aurait aujourd’hui bien à méditer sur ce point.

Avec la révolution dans le monde du logement causée par l’arrivée de l’immeuble et de l’appartement, il est devenu courant désormais de changer de maison. Le château, la demeure, la maison de famille, étaient au contraire signe de stabilité. Avoir une maison, c’était élire domicile en un lieu.

Ce fait de société, ajouté à l’oubli que Dieu habite dans le temple sous le voile des espèces consacrées conservées au tabernacle, la présence réelle, tout cela peut expliquer le délaissement dont souffrent bien des églises aujourd’hui, qui ne sont plus aimées, entretenues, visitées, par les fidèles. À l’image de celles-ci se trouvent aussi bien des âmes.

Quand le Seigneur prend possession d’une église, il y demeure. Il en va de même quand par le sacrement du baptême, la Sainte Trinité vient reposer dans une âme.

On peut rappeler l’histoire, rapportée par St Grégoire le Grand, d’un Juif qui s’était couché dans un temple d’Apollon afin d’y prendre quelque repos. « Il craignait grandement l’idolâtrie de ce lieu et, bien qu’il n’eût aucunement foi en la Croix, il eut soin pourtant de se munir d’un signe de croix. Au milieu de la nuit, alors que troublé par la terreur de ce lieu solitaire, il était couché, éveillé, il vit soudain une foule de malins esprits faire cortège... Les malins esprits l’approchèrent, le regardèrent avec soin, et comme ils voyaient qu’il était signé de la croix, ils dirent, pris d’étonnement : " Malheur ! Malheur ! c’est un vase vide mais qui a été signé de la croix. " Quand ils eurent annoncé cela, toute la troupe des malins esprits disparut. » (Dial., lib. III, cap. 7 (PL 77, 232 A))

La fête de la Dédicace nous rappelle au soin et à l’amour de nos églises. Surtout, elle nous invite aussi à préserver et à aimer notre propre âme et celles de nos frères. Ce sont des lieux où Dieu a été accueilli par le sacrement du baptême, par le don de la grâce, et où il veut demeurer.

Demeurer pour Dieu, ce n’est pas se livrer à des apparitions et à des disparitions épisodiques, ou pour être plus juste, ce n’est pas être mis à la porte, puis accueilli de nouveau… Nos vies spirituelles manquent de constance, de régularité dans la relation à Dieu. Chaque instant présent doit attester de sa présence au fond de notre âme. Dieu ne ment pas. Il occupe réellement ce qu’on lui offre. Ne mentons pas et agissons en cohérence avec sa présence.

Zachée est un exemple.

Il veut voir Jésus. Pour cela, il quitte ses habitudes, renonce à des gains. Il n’hésite pas à prendre des risques et à braver le ridicule : grimper sur un sycomore et se donner ainsi en spectacle, lui qui est craint.

Tout en sachant qu’il est collecteur d’impôts, qu’il n’est pas honnête, Jésus ne néglige pas celui qui le cherche. Zachée ne demande rien, même si son coeur crie. La réponse, inattendue, mais pas inespérée, tombe : « Aujourd’hui il me faut demeurer chez toi. » La place de Zachée n’est pas dans son observatoire. Jésus l’a débusqué et l’invite à venir avec lui.

Cet aujourd’hui, cet hodie, si souvent repris dans les antiennes de la liturgie, vaut pour chaque rencontre avec Jésus qui ne se réalise que dans le présent. Hier, c’est trop tard, demain c’est trop tôt... la rencontre, c’est pour maintenant. Chaque seconde vaut le prix d’une rencontre. À celui qui le
cherche, en toute circonstance, en tout instant, la réponse de Jésus reste la même : « aujourd’hui il me faut demeurer chez toi ».

Aussi l’évangile de la fête de la Dédicace montre-t-il Jésus en quête des âmes. Dieu a vraiment soif des âmes, il a soif d’être aimé : Sitio, j’ai soif.

Donner à boire à Jésus, c’est l’accueillir dans son message, dans son enseignement ; c’est marcher avec lui dans notre propre agir ; c’est l’accueillir en soi-même ; voilà les trois étapes d’un chemin auquel nous sommes invités tous et toujours ; un chemin qu’il faut sans cesse reprendre, car c’est
l’unique chemin pour celui qui cherche vraiment Dieu – si vere Deum quaerit, dit saint Benoît.

Ce chemin, le chemin de Zachée et de tous les saints, en particulier le chemin de Marie, est réponse à un appel actuel : « aujourd’hui il me faut demeurer chez toi ». L’hodie de l’éternité demande humblement à épouser l’hodie toujours renaissant et toujours à reprendre du temps qui passe. La rencontre se fait dans le coeur de chaque homme dans un fiat, un Oui d’amour.

Amen.



mercredi 18 octobre 2017

Jusqu’où ce voyage vers la lumière conduira-t-il Saskia Weyts?

Grâce à toi Saskia Weyts

C'est une grande joie pour moi d'annoncer et de présenter ici l'exposition de Saskia Weyts au Museu José Malhoa à Caldas da Rainha, au Portugal. Si Saskia est mon épouse, ma soeur, mon amie, et mon artiste préférée elle est aussi le soutien majeur de toutes les actions et expositions du groupe Grâce depuis sa fondation. Cette exposition dans une vaste salle muséale lui permet de présenter une rétrospective  du travail qu'elle a réalisé au Portugal depuis 2012, un pays fervent où elle a retrouvé un compagnon phénoménal qui a marqué son enfance : le vaste Océan !





A la recherche d’une maison au Portugal, Saskia Weyts la trouve en 2012 sur les hauteurs de Sobral da Lagoa, un village agricole proche de Obidos. Face à cette maison, deux rivières ont peint avec de l’eau, du vent et du temps d’immenses tableaux vivants, de vastes paysages changeants, tour à tour éclaboussés de la lumière solaire et des ombres des nuages passant. De son atelier, l’oeil et l’esprit peuvent s’envoler sur les chemins, les champs et les bois pour atteindre au loin la lagune d’Obidos et au delà, à perte de vue, le vaste Océan et le ciel infini où naissent les nuées. C’est en ce lieu béni qu’a commencé pour Saskia Weyts un nouveau voyage dans la peinture, vers ce qu’elle nommera le cosmos intérieur. 





Première étape de ce voyage: l’habitation du lieu 
Quiconque observe, attentivement, pour le peindre, un paysage, un océan, un ciel, un visage, un caillou ou une fleur, en vient à admettre avec Cézanne qu’il lui est impossible de peindre tel quel et en vérité ce qu’il voit devant lui. Ce que l’on peut tenter de peindre, de traduire en peinture, c’est seulement ce qui est vécu et ressenti dans l’observation attentive de ce qui nous apparait ; à savoir le phénomène. Saskia, comme les peintres et poètes véritables, est, selon la formule de Gaston Bachelard, une phénoménologue née, qui habite et travaille désormais à Sobral da Lagoa quelques mois par an. Là, elle se met également à habiter le paysage inépuisable qui s’offre à elle. Elle rencontre ses voisines portugaises et commence à parler leur langue. Chaque jour elle descend dans la vallée, la traverse jusqu’à la lagune, qui est comme un passage en douceur vers l’Océan, si puissant, si fascinant. Elle observe, elle explore, elle touche, elle sent, elle s’émerveille et se nourrit. Et un jour, modestement, elle se met à dessiner et à peindre des fragments de ce grand tout. C’est ainsi que le paysage peu à peu se peint en elle. 

Un jour, sur la plage de Foz do Arelho, à l’embouchure de la lagune, elle trouve une coquille d’huitre à fleur d’eau. Et plus loin une deuxième et bien vite une dizaine d’autres qu’elle emmène là haut à l’atelier pour les observer de près et réaliser que ces minuscules lieux d’habitation de la vie la plus élémentaire sont comme des lagunes en miniature, des microcosmes semblables au macrocosme environnant. Chacune de ces coquilles est faite de fines strates de calcaire exactement comme ces montagnes et ces falaises titanesques qui contiennent la lagune et la puissance océanique. Poursuivant ses observations et ses recherches, Saskia découvre dans le sol de la lagune de véritables mines de coquilles anciennes ; elle réalise que ces coquilles se sont accumulées ici depuis des millions d’années et forment en profondeur le sol de la lagune et de toute la vallée. Elle se met alors non plus à dessiner et à peindre les paysages de la vallée, de la lagune ou de l’océan, mais ces paysages miniatures extraordinairement variés qu’elle découvre dans ces vénérables habitations microcosmiques dans lesquels le regard peut tout autant voyager, se perdre et s’émerveiller. Elle peint ces coquilles à taille réelle sur de larges fonds blancs qui forment comme une aura autour de ces créatures minérales, mettant en lumière leurs reliefs étonnants tout en invitant le regardeur à s’approcher pour y pénétrer et y séjourner un moment. 




Deuxième étape: l’habitation de la peinture 
La peinture est une phénoménologie pour autant que sa pratique vise la chose elle-même, aille droit au phénomène, à son être propre, pour décrire ce qui apparaît là devant, mais non pas avec des mots comme en philosophie, mais ici avec de la peinture, des formes, des matières, des couleurs, porteuses d’émotions. Il s’agit toujours d’une rencontre en personne avec ce qui se montre, ce qui accueille, ce que l’esprit vient habiter, connaître et incorporer. La première étape du travail avait permis à Saskia d’incorporer la force particulière qui forme une coquille d’huitre bi-faces selon une loi immémoriale propre à cette espèce de mollusque. Et cette force n’est autre que celle de la vie qui habite cette créature, la force vitale qui construit autour d’elle l’habitation où elle vit et se reproduit en sécurité dans un milieu redoutable. Ce geste humble, en son principe, est semblable aux forces qui forment toutes les formes en ce monde et au delà de lui selon leurs nécessités propres. Ainsi en est-il de la lagune, de l’océan, des montagnes, des falaises, des paysages, du ciel et des nuages, ainsi en est-il des planètes, des galaxies, des étoiles, ainsi en est-il des carrés, des cercles, des triangles, des lignes et des courbes, comme de tous les corps vivants sur cette Terre. Saskia sait ainsi que le tableau est un lieu d’habitation pour le regard, un lieu d’hospitalité et de voyage pour l’esprit vivant qui s’y cherche et s’y trouve. 
Dans cette étape de sa création, elle cherche à former ses peintures selon ce geste vivant qui forme depuis des millions d’années les coquilles d’huitres sans jamais pour tant créer deux coquilles identiques. Les peintures de cette série sont ainsi faites de gestes rapides et précis qui transposent l’acte de création naturelle en un acte de création picturale. A l’aide de spatules de sa fabrication, la peintre pose sur le papier ou sur la toile brute ou blanche, des couleurs en épaisseur et en strates serrées, selon cette nécessité vitale qui lentement forme autour du mollusque son habitation. Mais ici le temps de cet acte est réduit à l’extrême et se déploie dans espace pictural bien plus grand que nature, ce qui donne à ces peintures une force considérable qui semble animer les couleurs et les matières. Les tableaux de cette série deviennent des grottes, des ravins, des lagunes, des montagnes, des continents en formation que l’esprit humain peut désormais habiter. 



Troisième étape du voyage: l’habitation de l’immensité 
Au terme de ces deux premières étapes, qui ont donné depuis 2012 deux séries impressionnantes, Saskia Weyts désirait revenir  au paysage océanique qu’elle trouvait de prime abord trop vaste pour être peint. Forte de son expérience, elle va peindre ces paysages comme elle a peint ses coquillages : comme des miniatures. Si l’oeil est capable de contenir l’immensité d’un ciel étoilé, si une flaque d’eau peut réfléchir le soleil et une coquille d’huitre un océan, c’est que l’infiniment grand habite l’infiniment petit, c’est que l’esprit voit et va où il veut. Ces paysages d’océan et de falaises colossales seront donc d’autant mieux donnés à voir qu’ils seront contenus dans les limites d’une humble demeure: une coquille. Ces miniatures constituent une troisième série de peintures commencée au Portugal en 2015. 



Quatrième étape du voyage: l’habitation de la lumière 
La lumière est un mystère : on ne voit pas la lumière, on ne voit que ses réceptacles. Comme la Vie, la lumière est invisible et rend visible et vivant tout sur cette Terre. Les couleurs par exemple qu’elle révèle en traversant la matière, en pénétrant notre oeil et en touchant notre esprit. Cette quatrième série de peinture, commencée en 2016, cherche à saisir la lumière extraordinairement puissante en ces lieux où elle pénètre tout : l’eau, l’air et la terre sans cesse mêlés et habités par cette lumière qui transparaît et irradie de l’intérieur de toutes choses, comme elle le fait d’ailleurs dans les peintures de Patinir dont chaque objet et chaque créature semblent habités par une lumière propre. Cette série se développe souvent sur de plus grands formats, non plus en épaisseur, mais en transparences ; la couleur, qui est lumière, pénétrant le papier en profondeur comme elle pénètre en ces lieux l’eau et l’air, les feuilles et les fleurs... Jusqu’où ce voyage vers la lumière conduira-t-il Saskia Weyts, sinon vers celle de la Vie qui illumine son cosmos intérieur. 

Exposition au Museu José Malhoa à Caldas da Rainha Portugal  du 26 octobre au 3 décembre

Illustrations : Images des tableaux de Saskia Weyts - Rappel les images ne sont pas des tableaux et inversement.

Texte : Robert Empain